John du Kentucky : "Ma pire expérience de voyage"
John : " Tenez, je vais vous raconter ma pire expérience de voyage.
- La pire ?!
- Ouais, mon pire souvenir de voyage..."

C'était en 1972. J'avais 24 ans. Avec mon pote, Mark, on s'était décidé a aller au Panama en camionnette. Alors on a acheté une espèce de fourgon et on est parti comme ça. Sauf qu'on avait pas réalisé que y'avait pas de route pour y arriver directement. Un moment, on s'est retrouvé face a une montagne, avec la route qui s'arrête la. Pas découragés, on vend la camionnette. On savait que c'était interdit mais on la vend quand même a un indien et on utilise l'argent pour se payer l'avion jusqu'au Panama.
Mon pote mark, qui avait 25 ans, était anthropologue. Son père était missionnaire, bigot, et avait déjà passé beaucoup de temps dans le coin a convertir les indiens. Mark, lui, s'était rebellé contre sa famille. Mais il était aussi intéressé par les indiens, pour d'autres raisons, et, tout en les observant et les étudiant, il les aidait aussi beaucoup, prenait ses responsabilités.
On s'est donc rendu dans un village paumé dans les montagnes. Ce qu'on y trouve, c'est un missionnaire dépassé et une grande maison remplie d'hommes, femmes et enfants en train de crever de la malaria. Le mec sait plus ou donner de la tête mais dit : "Il faut faire quelque chose, je veux faire quelque chose pour eux. Si je pouvais leur donner des doses de quinine ou je sais pas quoi pour les aider, les soulager". Soit, Mark est décidé. Moi, a l'époque, je suis encore dans ma période fumette, un peu planant, je dis pourquoi pas, allons-y.
On commence la marche dans la montagne, en pleine jungle, vers la prochaine ville digne de ce nom, a 6 jours de la. C'est difficile, fatigant. Le deuxième jour, un orage éclate. Ça tombe a torrent, on navigue dans la boue, c'est l'horreur. Mark glisse et tombe sur le coté dans la pente de la montagne, roulant sur 10-20 mètres dans la jungle et la boue. Pour essayer de s'arrêter, il brandit les deux bras a terre, mais manque de bol, une de ses mains appuie juste sur un petit serpent noir, le fer-de-lance. Il est tout petit, mais c'est une terreur connue pour ne laisser que 24 heures a vivre a celui qui se fait mordre. Le serpent le mord juste entre le pouce et l'index. Mon pote connaît ce serpent, il sait ce qui l'attend. Il se fait un garrot, y glisse un bâton pour tourner et serrer au maximum. Il se coupe a la morsure et commence a sucer et cracher le sang envenimé. Maintenant on dit qu'il faut pas faire ça, mais a l'époque c'est ce qu'on disait de faire. De mon coté, sachant ce qu'il en est, j'allume un pétard. J'étais une espèce de hippie a l'époque. Mon pote se dit OK, il me reste 24 heures a vivre. Et il commence a paniquer. Il enlève une partie de ses vêtements et se met a courir de toutes ses forces, dans la direction de laquelle on venait. Paumé, paniqué, ce qui lui vient en tête, c'est de courir. A l'université, c'était un grand sportif, champion de course a pied. Moi, je pensais qu'à boire, fumer et tirer des gonzesses. J'étais pas un sportif. Je savais que c'était pas possible que j'arrive a le suivre. Alors j'ai pris son sac sur le dos en disant "OK, puisque c'est comme ça, trou du cul". Et je me suis mis a marcher, même pas vite, tranquillement, dans la même direction.
Environ 12 heures plus tard, je tombe sur lui, allongé sur le dos, a moitié nu, raide tétanisé, respirant très difficilement. OK, on va s'installer la, et attendre. J'accroche nos hamacs entre deux arbres, je tire une espèce de faisan avec notre fusil. La-bas, il suffit de lever son fusil et y'a quelque chose a tirer, c'est pas compliqué. L'oiseau est pas très gros mais ça suffit. Je le fais rôtir sur le feu. Mon pote se détend. Je lui ai filé plein d'eau, et a présent il peut manger. Je l'installe dans le hamac du bas et on attend. On sait qu'il a 24 heures. Il s'est fait mordre a 13h, OK. Alors on attend. Les heures passent. Puis vient 13h. Puis 13h30. 14h. 14h30. Je commence a me dire, tiens, finalement, il va ptet pas y rester. C'est un costaud, il va peut-être résister, le suçage du venin a peut-être fait quelque chose, et puis le serpent a peut-être pas réussi a donner sa pleine dose, ça arrive ces choses la, et y'a toujours des exceptions. 15h, 16h, 17h, 18h, 19h, 20h. Toujours rien. Il va ptet pas mourir en fait.
Et puis a 21h, il se réveille, énervé. Il est déshydraté, il lui faut absolument de l'eau, va m'en chercher. OK, OK, j'y vais. Je pars dans la jungle avec la gourde, pas fier de prendre de l'eau, voyant des serpents a la place de branches, etc...Je remplis la cantine dans une mare et reviens au camp. Je pose la cantine au pied de son hamac en lui disant "Tiens, la voila ton eau !". Et je me recouche dans le hamac du dessus.
Un moment plus tard, je me réveille avec un drôle de sentiment. Je regarde en-dessous et réalise qu'il a pas touché a son eau. Je descend, j'essaie de le réveiller mais il est mort. Mais la, je suis encore dans le déni. Je veux pas admettre qu'il soit mort. Il dort profondément, ou il est dans une espèce de coma. Il est pas encore mort. Alors je fabrique une sorte de brancard auquel je l'attache et je le traîne sur mon dos comme ça, marchant en direction de la ville. Les heures passent. Je le regarde a nouveau. Il est complètement raide, il a changé de couleur, ses lèvres se sont rétractées laissant apparaître ses gencives. Toute trace de vie a disparue. Il est vraiment mort. Alors j'ai creusé un trou dans la jungle, l'ai enterré et posé une croix dessus. Je suis pas catholique mais lui il l'était alors...
A ce moment la, je me dis, c'est la dernière fois que je voyage, j'en peux plus de cette merde. Je rentre direct au Kentucky. Je vais me trouver un travail, une gentille petite femme, avoir des enfants, une maison et mener une vie tranquille. Mais en marchant seul dans la jungle, 12 heures par jour pendant 5 jours, tout ça change. On réfléchit beaucoup, on pense différemment. Et c'est a ce moment précis que j'ai décidé que dans la vie, je serai voyageur. A partir de ce moment la, je me suis dit que je partais en voyage pour ne plus revenir. Je me suis dit "j'ai vécu le pire, il peut rien m'arriver de pire, alors y'a plus de raison d'avoir peur".
Et depuis ce jour la, je voyage.
Silence.
- La pire ?!
- Ouais, mon pire souvenir de voyage..."

C'était en 1972. J'avais 24 ans. Avec mon pote, Mark, on s'était décidé a aller au Panama en camionnette. Alors on a acheté une espèce de fourgon et on est parti comme ça. Sauf qu'on avait pas réalisé que y'avait pas de route pour y arriver directement. Un moment, on s'est retrouvé face a une montagne, avec la route qui s'arrête la. Pas découragés, on vend la camionnette. On savait que c'était interdit mais on la vend quand même a un indien et on utilise l'argent pour se payer l'avion jusqu'au Panama.
Mon pote mark, qui avait 25 ans, était anthropologue. Son père était missionnaire, bigot, et avait déjà passé beaucoup de temps dans le coin a convertir les indiens. Mark, lui, s'était rebellé contre sa famille. Mais il était aussi intéressé par les indiens, pour d'autres raisons, et, tout en les observant et les étudiant, il les aidait aussi beaucoup, prenait ses responsabilités.
On s'est donc rendu dans un village paumé dans les montagnes. Ce qu'on y trouve, c'est un missionnaire dépassé et une grande maison remplie d'hommes, femmes et enfants en train de crever de la malaria. Le mec sait plus ou donner de la tête mais dit : "Il faut faire quelque chose, je veux faire quelque chose pour eux. Si je pouvais leur donner des doses de quinine ou je sais pas quoi pour les aider, les soulager". Soit, Mark est décidé. Moi, a l'époque, je suis encore dans ma période fumette, un peu planant, je dis pourquoi pas, allons-y.
On commence la marche dans la montagne, en pleine jungle, vers la prochaine ville digne de ce nom, a 6 jours de la. C'est difficile, fatigant. Le deuxième jour, un orage éclate. Ça tombe a torrent, on navigue dans la boue, c'est l'horreur. Mark glisse et tombe sur le coté dans la pente de la montagne, roulant sur 10-20 mètres dans la jungle et la boue. Pour essayer de s'arrêter, il brandit les deux bras a terre, mais manque de bol, une de ses mains appuie juste sur un petit serpent noir, le fer-de-lance. Il est tout petit, mais c'est une terreur connue pour ne laisser que 24 heures a vivre a celui qui se fait mordre. Le serpent le mord juste entre le pouce et l'index. Mon pote connaît ce serpent, il sait ce qui l'attend. Il se fait un garrot, y glisse un bâton pour tourner et serrer au maximum. Il se coupe a la morsure et commence a sucer et cracher le sang envenimé. Maintenant on dit qu'il faut pas faire ça, mais a l'époque c'est ce qu'on disait de faire. De mon coté, sachant ce qu'il en est, j'allume un pétard. J'étais une espèce de hippie a l'époque. Mon pote se dit OK, il me reste 24 heures a vivre. Et il commence a paniquer. Il enlève une partie de ses vêtements et se met a courir de toutes ses forces, dans la direction de laquelle on venait. Paumé, paniqué, ce qui lui vient en tête, c'est de courir. A l'université, c'était un grand sportif, champion de course a pied. Moi, je pensais qu'à boire, fumer et tirer des gonzesses. J'étais pas un sportif. Je savais que c'était pas possible que j'arrive a le suivre. Alors j'ai pris son sac sur le dos en disant "OK, puisque c'est comme ça, trou du cul". Et je me suis mis a marcher, même pas vite, tranquillement, dans la même direction.
Environ 12 heures plus tard, je tombe sur lui, allongé sur le dos, a moitié nu, raide tétanisé, respirant très difficilement. OK, on va s'installer la, et attendre. J'accroche nos hamacs entre deux arbres, je tire une espèce de faisan avec notre fusil. La-bas, il suffit de lever son fusil et y'a quelque chose a tirer, c'est pas compliqué. L'oiseau est pas très gros mais ça suffit. Je le fais rôtir sur le feu. Mon pote se détend. Je lui ai filé plein d'eau, et a présent il peut manger. Je l'installe dans le hamac du bas et on attend. On sait qu'il a 24 heures. Il s'est fait mordre a 13h, OK. Alors on attend. Les heures passent. Puis vient 13h. Puis 13h30. 14h. 14h30. Je commence a me dire, tiens, finalement, il va ptet pas y rester. C'est un costaud, il va peut-être résister, le suçage du venin a peut-être fait quelque chose, et puis le serpent a peut-être pas réussi a donner sa pleine dose, ça arrive ces choses la, et y'a toujours des exceptions. 15h, 16h, 17h, 18h, 19h, 20h. Toujours rien. Il va ptet pas mourir en fait.
Et puis a 21h, il se réveille, énervé. Il est déshydraté, il lui faut absolument de l'eau, va m'en chercher. OK, OK, j'y vais. Je pars dans la jungle avec la gourde, pas fier de prendre de l'eau, voyant des serpents a la place de branches, etc...Je remplis la cantine dans une mare et reviens au camp. Je pose la cantine au pied de son hamac en lui disant "Tiens, la voila ton eau !". Et je me recouche dans le hamac du dessus.
Un moment plus tard, je me réveille avec un drôle de sentiment. Je regarde en-dessous et réalise qu'il a pas touché a son eau. Je descend, j'essaie de le réveiller mais il est mort. Mais la, je suis encore dans le déni. Je veux pas admettre qu'il soit mort. Il dort profondément, ou il est dans une espèce de coma. Il est pas encore mort. Alors je fabrique une sorte de brancard auquel je l'attache et je le traîne sur mon dos comme ça, marchant en direction de la ville. Les heures passent. Je le regarde a nouveau. Il est complètement raide, il a changé de couleur, ses lèvres se sont rétractées laissant apparaître ses gencives. Toute trace de vie a disparue. Il est vraiment mort. Alors j'ai creusé un trou dans la jungle, l'ai enterré et posé une croix dessus. Je suis pas catholique mais lui il l'était alors...
A ce moment la, je me dis, c'est la dernière fois que je voyage, j'en peux plus de cette merde. Je rentre direct au Kentucky. Je vais me trouver un travail, une gentille petite femme, avoir des enfants, une maison et mener une vie tranquille. Mais en marchant seul dans la jungle, 12 heures par jour pendant 5 jours, tout ça change. On réfléchit beaucoup, on pense différemment. Et c'est a ce moment précis que j'ai décidé que dans la vie, je serai voyageur. A partir de ce moment la, je me suis dit que je partais en voyage pour ne plus revenir. Je me suis dit "j'ai vécu le pire, il peut rien m'arriver de pire, alors y'a plus de raison d'avoir peur".
Et depuis ce jour la, je voyage.
Silence.
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