En pick-up dans le Kurdistan

Encore un réveil vers 6-7h. Savaris direction Marivan, ville touristique appréciée des pique-niqueurs pour sa location, près d'un lac, entouré d'une foret de pins, et au milieu des montagnes. Ça a l'air ravissant mais j'ai peur d'y perdre du temps. Mon feeling, qui peut se tromper, me dit d'éviter. Je descend a un carrefour, Biya Kaya, ou se trouvent quelques boutiques et garages. Trouver un transport pour Howraman est pas évident. Les prix proposés me conviennent pas, naturellement. Ça tourne autour de 20 $. J'attends sur place, me met en évidence sur la route, espérant trouver une place dans une camionnette. La plupart sont déjà pleines. Mais un petit bonhomme timide s'approche de moi et me propose de venir avec lui dans son pick-up. Ça me coûte 2 $. Ça, c'est un bon prix !

Mon chauffeur s'appelle Taouf. Il parle pas un mot d'anglais, mais si c'était le cas, je crois pas que ça aurait changé grand chose. L'homme est un taciturne, pas le genre a faire des blagues (c'est quoi ça, l'humour?) ou papoter. Même son corps reflète son caractère. Petit, trapus, visage fermé, on dirait qu'il essaie de se faire discret, de se recroqueviller dans sa coquille. Les salutations qu'il lance parfois a des passants par la fenêtre s'éteignent au bord de ses lèvres et n'arrivent pas a destination, n'obtenant donc en retour qu'un silence, l'ignorance même de sa présence.

Le vieil australien rencontré a Beyrouth m'avait parlé de cette route comme de son plus beau souvenir d'Iran. En m'enfonçant dans le Kurdistan, m'approchant de la vallée d'Howraman, je commence a comprendre pourquoi. Bientôt, le bitume disparaît, la route devient piste, la civilisation s'éloigne, la nature devient plus sauvage, plus belle. Les montagnes se disputent des prix de beauté, le titre de la plus haute, ou de la plus délicatement colorée.

On arrive a Howraman-e Takht (appelé aussi Oruman), un des derniers villages kurdes qui a résiste au temps et aux saccages. Taouf m'arrête devant une petite boutique ou un mec parle un petit peu anglais. Il me prépare des sandwichs et m'interroge sur mes intentions, qu'il a du mal a comprendre. Il y a deux routes pour rejoindre Paveh, première ville a la sortie de la vallée. L'une est bitumée, assez directe. Elle prend deux heures. L'autre est une piste cahotique qui descend et monte a flanc de montagne. Elle passe aussi par les plus beaux paysages de la région.Elle prend 5 heures. Je veux passer par cette dernière et en plus, je veux aller au petit village d'Habasawa, ce qui demande un beau petit détour encore plus inacceptable car encore plus incompréhensible. J'insiste, persiste. Ils me prennent pour un fêlé mais ils s'y font. Personne ne va par la. Il faut donc que je paie quelqu'un pour y aller. Taouf se propose de m'emmener dans sa pauvre titine. 20 mn plus tôt, il disait que c'était impossible de passer par la avec sa caisse. Apparemment ça l'est plus. On négocie et s'arrange pour environ 30 $ (300 000 IR).

Tout est réglé, mon ventre est plein, je suis prêt a suivre mon homme aux sandwichs et ses quelques mots d'anglais pour une visite guidée du bled. Et il a sacrément de la gueule, le petit village a flanc de montagne. La couleur ocre des murs se fond dans le paysage alors que les fenêtres et portes, souvent bleues, détonnent et donnent du piment. Les toits d'une rangée de maisons forment les seuils et terrasses des maisons du dessus. Un village en escalier.

Mon guide m'invite a visiter sa maison, a l'iranienne, c'est-a-dire dénuée de meubles et recouvertes de tapis. Il a une vue imprenable (comme tout le monde ici je suppose) sur la vallée, le saligaud. Il m'introduit également dans la mosquée, qui ne ressemble pas des masses a une mosquée, toute carrée qu'elle est. Elle n'est pas belle en soi, mais unique dans son architecture je pense.

Je retourne voir Taouf, qui m'attend pour repartir. Je me rends vite compte qu'il déconnait pas quand il disait que sa voiture était pas faite pour ce trajet. La pauvre se fait bastonner. Elle tousse, elle crache, elle chauffe... Et on avance a deux a l'heure pourtant. Descendre la piste en lacets de la première montagne prend déjà plus d'une heure, et on pourrait presque voir encore Howraman.

Premier arrêt a l'ombre. Taouf mange un bout tandis que la voiture et moi nous rafraîchissons a une source. Son moteur fatigué exige des litres d'eau a intervalles réguliers. On repart cahin-cahan. Taouf le taciturne est concentré comme un pilote de rallye. J'admire les paysages somptueux tout en me desséchant dans la carcasse surchauffée.

Deux heures de route. Nous voila devant le carrefour. A gauche, la piste sans issue pour Habasawa, qu'on aperçoit au loin, perché de l'autre coté de la vallée. Tout droit et l'on se dirige vers Paveh. Taouf essaie une dernière fois de me convaincre d'abandonner l'idée d'aller la-bas. C'est vrai que c'est loin, c'est vrai que la voiture est a l'agonie, et peut-être bien qu'il n'y a rien de spécial la-bas. Dans le Lonely Planet, l'unique mention de ce village est pour dire que les plus belles vues sont autour du village d'Habasawa. J'ai peut-être négligé l'importance du mot autour. J'en suis alors conscient mais je suis têtu comme un breton, je veux aller au bout. Taouf s'y plie, un peu désespéré et inquiet. Avant de se lancer, je lui demande quand même combien je paierai de moins si on oublie Habasawa. Il me dit que ce serait le même prix. Alors pourquoi j'irais pas ?! Quel sens du commerce, vraiment !

On descend au coeur de la vallée et nous arrêtons au bord d'une rivière pour étancher la soif de notre vieux pick-up. Monter jusqu'au village revient au même que faire du cross avec un solex. On dirait que le moteur va rendre l'âme, Taouf sue a grosses gouttes, serrant les fesses et priant Allah pour que ça passe. Au prix d'un dernier effort violent, on se gare enfin sous un arbre, a l'entrée du minuscule hameau. Il est 15h30, forcement, personne ne traîne dehors. Quelques têtes se montrent, curieux de voir qui se pointe dans ce coin paumé a cette heure pas possible. Taouf s'occupe de sa voiture, et va remplir des bidons d'eau un peu plus loin, pendant que je m'avance un peu dans ce village fascinant. Mais la timidité des habitants est contagieuse et j'ai des scrupules a déranger leur quiétude. Je lance des salams a des silhouettes qui me répondent furtivement en disparaissant dans l'ombre de leur maison.

Un père et ses deux enfants vient aux nouvelles auprès de Taouf. Naturellement, j'intéresse les deux enfants. En particulier le plus petit, de peut-être 3 ans, qui ne se remet pas de ma présence. Il arrête pas de rigoler. Quand je parle, quand je lui souris, quand je le prend en photo et bien sur quand je lui montre le résultat sur le petit écran. La vue n'a rien de particulier finalement, mais ça valait le coup de visiter cet endroit isolé et hors du temps. La voiture a a peine le temps de récupérer et arrêter de fumer qu'on repart en vadrouille.

Nouvelle arrêt au stand au niveau de la rivière. On prend même le temps de s'y baigner. Chez nous aussi, le moteur chauffe et ça fait du bien de se rafraîchir. On retrouve la "route" de Paveh. 1h30 le long des montagnes, et avant le prochain village. J'avais plus d'eau en stock alors la pause sous les arbres, a siroter du thé et boire du coca glace est plus qu'appreciée. Peu après, on s'arrête de nouveau au niveau d'une grosse source qui jaillit de la roche a gros bouillon, avant de se jeter dans une rivière turquoise ou se baignent des ados. Taouf fait le plein de bidons et refait une beauté a son tacot. Il prend son temps (une bonne demi-heure), sans doute soucieux de faire souffler sa Peykan (marque iranienne prédominante).

Encore une heure de piste. La lumière devient plus chaudement colorée, plus rasante, et les monts n'en sont que plus beaux. On passe devant une citadelle, perchée comme un nid d'aigle au sommet d'un mont isolé, tutoyant les cieux, survolant la vallée. Le bitume fait son retour. Pour l'occasion, j'essaie d'arracher un sourire a Taouf mais il est pas d'humeur. Le trajet a été plus long qu'il ne l'imaginait et il commence a se demander ce qu'il fout la.
On arrive a 19h passe a Paveh. Il veut une rallonge (assez conséquente) pour compenser le retour. Je l'avais vu venir, mais j'en suis pas moins dégoûté. On a mis 6h, il pensait que ça en prendrait 4, bien que les autres lui avaient dit 5. Il a pas été pris par surprise et c'est surtout les nombreuses pauses qui ont gonflé le temps, alors il peut s'asseoir sur sa rallonge. En Iran, j'ai remarqué qu'ils ont un sacré problème a évaluer le temps. C'est souvent très très sous-évalué. 10mn signifie régulièrement 1h. En tous cas, c'est con que ça se termine la-dessus après une journée entière passée ensemble.
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