INDE

Dimanche 26 juillet 2009 7 26 /07 /Juil /2009 18:19

Mardi 21 Juillet 2009


Just a perfect day... Départ en douceur en prenant le petit-déj au Reva en compagnie d'Anjay. J'aurai dû être en train de répéter avec Tetsu, mais lui et plusieurs autres japonais sont en ambiance festive depuis deux bonnes heures déjà. Dès huit heures, je les entendais rigoler comme des bossus dans la chambre voisine, celle de Kenji, le joueur de didjeridoo. Il a pas envie de lâcher tout le monde pour se mettre à la sitar. Pas le moment ni l'humeur. Je suis un peu déçu au début. Mais je décide de le prendre tranquillement. Je comprend tout à fait, donc pas besoin d'en faire un fromage. Ce sera le mantra de la journée : ne pas s'en faire et se laisser aller. Suivre son instinct, l'humeur du moment, et prendre son temps.


Je pratique un peu puis vais sur le net. Une heure et demi de skype avec la princesse Anne (pas celle de la famille royale, une mieux que ça), puis ma sœur et ma ch'tite Maïssanne adorée. J'ai plus d'énergie pour enchaîner avec la maman alors je vais manger. Je croise Anjay qui va présenter un coréen au seul dealer de shit digne de ce nom à Varanasi (à notre connaissance), le bon vieux Snoop (il lui ressemble un peu). Il a déjà mangé donc on se propose de se rejoindre plus tard chez Clélia. Au Reva, je tombe sur Sayaka, la reine de beauté qui fait baver tous les hommes des alentours. On était ensemble au New Kumiko il y a un peu plus de deux mois. Elle a fuit Bénarès pour Rishikesh pendant un petit moment, et vient juste de revenir aujourd'hui avec Hiro, un pote rencontré au Ladakh. Elle était partie pour fuir un malade prénommé Hank. Un turque barjo qui l'espionnait, lui écrivait des lettres de 6 pages en anglais (qu'elle parle mal), lui écrivait des chansons incroyablement bidons et mauvaises (il ne sait pas jouer de la guitare mais compose quand même – les deux titres : « Sayaka », et « I love you » - on peut pas faire beaucoup plus simple), lui demandait de l'épouser...Le fait qu'elle lui ait gentiment demandé d'aller voir ailleurs n'y aura rien fait. Sayaka est la femme de sa vie alors...


Bref, on se retrouve au Reva, et on discute et mange ensemble. On rigole bien. Elle est toujours la même nana hyper positive, pleine d'énergie, rigolote et curieuse des autres. Hiro, que je découvre, est tout aussi agréable, cultivé et francophile avec ça.


Retour à l'hôtel. Je squatte le toit avec Kenji, et un autre japonais. On reste comme des cons devant le spectacle du Gange, discutant paisiblement. Je demande à Kenji s'ils ont bien prévu de faire une jam session ce soir sur le toit, comme m'en a informé Sayaka. « Oooooh ! Sayaka is coming ?! - C'est ce qu'elle m'a dit en tous cas. - Ooooooh ! Tsugeee ! ». Ses yeux s'illuminent, et il arbore un gros sourire joyeux qu'il communique à son pote. Me voyant amusé, il m'avoue : « She's very beautiful... - Yes, very very beautiful », je confirme. Apparemment c'était juste une idée en l'air, mais maintenant que Sayaka vient, c'est devenu officiel, et c'est devenu sérieux. Je l'entendrai s'entrainer longtemps durant l'après-midi. Je crois bien que c'est aussi pour ça qu'il est descendu du toit. A peine sont-ils partis que je suis rejoins par une japonaise qui me passe un joint et me pose tout un tas de questions. Toutes les guest-houses des environs sont gavées de japonais et de coréens, à commencer par la mienne. Je dois paraître exotique pour le coup. En tous cas elle s'intéresse et on parle voyage, avant que je ne me décide à aller me poser dans ma chambre. Je pratique, je bouquine, et je plane complètement.


Je vais me promener dans Bengali Tola, et m'arrête au magasin de musique. Y'a trop de choix, trop de bonnes choses. Je commande des copies de plusieurs disques que je passerai prendre plus tard.


Je suis de retour dans ma chambre et le soleil commence à se coucher. Une belle lumière chaude tombe sur les toits de la ville. Le soleil va se cacher exactement derrière le minaret de la mosquée. Je trippe complètement sur cette image et sors l'appareil. On dirait l'éclipse avant l'heure. Le sommet arrondi du minaret forme un disque noir sur le soleil rougeoyant. Seul le croissant musulman se dresse juste au-dessus, disparaissant presque car noyé de lumière. Chez Kenji, la soirée musique a commencé bien plus tôt que prévu. La reine Sayaka est déjà là, alors les hommes donnent tout ce qu'ils ont sur leur instrument.


Je sors de nouveau. J'ai toujours pas rejoins Anjay chez Clélia. J'ai jamais que 4-5 heures de retard. Pour le moment j'ai faim, et je suis motivé pour aller au dhaba sur Godaulia. Mais sur la route, pas entièrement pour mon grand plaisir, je croise Jane, l'anglaise avec qui Greg et moi avons fait la route dans la Chamba Valley. Elle a pas perdu son débit de mitraillette qui ne s'enraye jamais. Elle parle elle parle elle parle. Elle ne s'arrête jamais de parler. Je crois qu'elle fait partie de ces gens qui ne supportent pas les moments de silences, les blancs dans les discussions. Du coup, pas moyen de respirer, et je me contente, pour le plus gros, de faire des hochements de tête, des mmmmm, et quelques autres signes du genre « je t'écoute, je comprend, c'est vrai ? »...Elle me parle d'un concert ce soir au Munna. Ça tombe bien, c'est chez Clélia. Ou plutôt, ça tombe pas bien, parce que se taper cette pipelette (très sympa autrement mais voilà....) toute la soirée risque d'être au-dessus de mes forces. On prend un chai dans la rue. Moi je fais comme d'hab, je dis trop rien, sirote mon nectar et observe le cirque fascinant de la ville. Elle, par contre, essaie sans cesse de lancer quantité de discussions, tout en se plaignant continuellement de la chaleur (je suis passé par là) et s'essuyant le front et tout le reste. Elle dégouline et ça la stresse. « Je dois puer ? C'est dégoutant », etc...Il me reste une porte de sortie. Le fait qu'elle veuille absolument se changer et prendre une douche à sa guest, et que moi je dois aller manger. Je lui indique du mieux que je peux comment aller au Munna pour le concert, et on se sépare en se disant qu'on s'y retrouvera. Je m'avale un Masala Dosa et file sur le net pour essayer de choper ma mère, comme je lui avais promis ce midi. Pas de connexion, pas de net, pas de maman. Kailash alias Manolito me tombe dessus et m'invite à prendre un chai. Chose faite. Tout va bien pour lui. On discute vite et superficiellement mais ça n'empêche pas de s'apprécier.


On se rend ensemble au Munna. Kailash est en manque de fête. En désintox de Bhagsu, où il traînait dans toutes les jam sessions et autres soirées organisées. Il arrivait toujours à se faire payer des coups, à tirer sur des pétards et même à récolter des bouts de charas assez régulièrement. Et puis il lui manque ce sentiment de liberté qu'il semble éprouver dans ce genre de fête. Il n'est alors plus indien. Il est un des nôtres, et c'est qu'il aimerait je crois. Il dit régulièrement que les indiens l'énervent. Des fois, il dit en rigolant qu'il n'est pas indien mais espagnol (qu'il parle couramment, d'où son surnom de Manolito, donné par un des nombreux touristes espagnols qu'il fréquente). Il vient d'une famille très pauvre, il a un métier qui gagne pas des masses non plus (vendeur de sticker – des autocollants de tous les dieux importants), et vivre parmi les touristes comme il le fait doit être une bouffée d'air pour lui. Et les deux mois et quelques à Bhagsu de véritables vacances, même si le manque de business là-bas l'a régulièrement miné, et qu'il n'a pas mangé tous les jours à sa faim.


Sur la route on tombe justement sur un groupe d'espagnols et de coréennes qui vont aussi au Munna. Manolito se lance dans une discussion en espagnol avec un des mecs. Je parle pas espagnol, mais je connais suffisamment Kailash pour comprendre ce qu'il raconte. Il me raconte les mêmes choses en anglais. Une espèce de vision de la vie, une philosophie du quotidien et de l'existence qu'il a grappillé un peu partout et mélangé à sa façon. Il le sort à toutes les sauces, constamment, en parsemant le tout de quelques phrases un peu slogan, qui résume sa pensée. C'est vraiment un sacré numéro, ce Kailash. Il connaît tout le monde, tout le monde le connait. On peut pas faire 100 mètres sans croiser un espagnol criant avec un sourire « Ola Manolito ! ».


On rentre dans le vieux bâtiment décrépit, et montons les escaliers craquelant dans la pénombre. De l'extérieur, et de l'intérieur aussi en fait, la fameuse Munna Guest House a l'air d'une baraque abandonnée. Personne ne s'en occupe, les proprios la laisse pourrir sur place, et ne s'occupe de rien. La plupart des chambres ressemblent à des squats, plus ou moins bien aménagées et nettoyées par les locataires eux-mêmes. Certaines chambres sont absolument vides et sales. « Vous avez une chambre de libre ? - Ben j'ai ça », dit Munna, en montrant une pièce vide, poussiéreuse, et un peu lugubre. « Vous pouvez prendre un matelas à l'étage en dessous... ». C'est pas le Taj, donc, mais c'est l'hôtel pour touristes le moins cher de la ville (50 Rs la chambre, 80 Rs avec SdB). Et surtout, c'est la seule guest qui n'a pas de couvre feu, et la seule qui ne donne aucune règle à suivre. Aucune règle sauf une : pas de djembe. Sinon, tout est permis. La guest est donc toujours quasiment pleine. Beaucoup de musiciens en tous genres, qui jouent du matin au soir, pratiquant seul dans leur chambre ou improvisant des petites sessions avec les voisins. Les pétards et autres tournent à plein régime. Il y a énormément de passage, des gens comme moi qui dorment ailleurs mais viennent se la couler douce, écouter de la musique, fumer des pétards ou les trois à la fois. Et pourquoi pas le faire sur l'énorme terrasse qui offre une des plus belle vue de Bénarès et du Gange ?


Je monte chez Clélia sans me préoccuper de Kailash, qui traîne derrière avec ses espagnols. Je le reverrai plus, je sais pas où il a disparu. Le concert dont les gens parlaient dans la rue est déjà fini. Anjay est déjà rentré (son couvre-feu est à 22h). Je m'installe dans la chambre de Clélia avec elle et Noni, un bel androgyne thaï (Clélia a mis plusieurs jours à réaliser que c'était un mec – le voir mal rasé un matin a levé tous ses doutes). On est rejoint bientôt par une inconnue de passage qui vient nous demander du feu et en profite pour se poser avec nous. C'est comme ça au Munna, une espèce d'esprit communautaire. Très apprécié quand on est le visiteur, mais pas toujours autant par ceux qui y restent. Trop de passage à partir d'un moment. Dans ce cas, y'a pas de problème, la nana est cool et l'ambiance aussi.


Bientôt on entend le son d'un accordéon qui vient du dernier étage, sur le toit. Ça change un peu, de l'accordéon, après des mois de musique indienne, de djembe et de guitare. Celui qui joue est doué, l'appel de la musique est trop fort. Dans un même élan, on se lève tous, et allons voir ça. Dans une chambre du toit, trois-quatre personne regarde et écoute un couple d'argentin. On pointe notre nez et nous faisons inviter à rentrer. A l'accordéon, une charmante brune au sourire large et communicatif. A sa droite, un grand échalas brun avec des cheveux courts et une seule dread lock qui lui descend plus bas que les fesses. Il tient une Kanjeera dans la main (je connaissais alors pas cet instrument du sud – une petite percussion circulaire toute simple, un anneau de bois avec une peau dessus, et trois ou quatre minuscule cymbales attachées dessus).


Tout deux assis en tailleur, ils échangent un regard. Elle lui dit quelque chose en espagnol. Il hoche la tête pour seule réponse. Genre, vas-y, je te suivrai. Les doigts de la nana cherche la bonne gamme sur les touches de l'accordéon. Elle trouve son bonheur, regarde une dernière fois le mec, puis lance un large sourire de traqueuse à la nana qui nous accueille dans sa chambre et a prêté l'instrument. Cette dernière lui sourit à son tour et lui donne les encouragements demandés. Elle se lance alors et je vois ses doigts danser sur l'accordéon. Le mec est pas long à prendre le rythme, et attaque direct comme un dément. Avec son petit machin, il nous sort des sons hallucinants, qu'il enchaine à un rythme endiablé. C'est pas un guignol ou un percussionniste du dimanche, ça se sent tout de suite. Et là, boum ! dans ta face, la nana se met à chanter en espagnol. Une voix incroyable, habitée. Je suis complètement sur le cul de me retrouver là, et au début je regarde les autres pour voir s'ils entendent bien la même chose que moi. Quelques échanges de regards stupéfaits par la grâce, puis bientôt on n'a plus d'yeux que pour eux. J'ai fumé juste la bonne quantité de pétard juste avant, c'est-à-dire, dans mon cas, très peu. Pas au point de partir dans les nuages et de perdre ma concentration, mais juste assez pour me laisser totalement emporté par la musique. Je suis réellement foudroyé par la voix de cette nana, et me demande ce qui la rend si belle et touchante. Une voix entre ciel et terre. Qui prend racine dans notre monde, ses joies et ses misères, ses tristesses et ses beautés, et qui s'envole dans les cieux, appelle le divin et touche la grâce. J'entends tout ça dans sa voix. A la fois la mélancolie des hommes et une ode à la gloire, à la beauté du monde et du ciel. Et pour couronner le tout, elle chante en souriant. C'est d'une beauté ! Nom de dieu !


Pendant ce temps là, elle triture son instrument comme le diable en personne, et le mec fait faire tout et n'importe quoi à sa percu, changeant sans cesse de rythme et de jeu, sans jamais perdre le fil. Ils enchaînent plusieurs chansons comme ça, passant de chansons espagnoles ou sud-américaines, à du classique indien ou des folk song du Rajasthan. Et tout est incroyable, et tout est magnifique, et tout ce répertoire disparate est d'une homogénéité étonnante. A un moment arrive une coupure d'électricité (c'est dix fois par jour en ce moment) et la nuit nous tombe dessus. On se retrouve dans le noir complet, alors qu'ils viennent de commencer une chanson. Ils poursuivent de plus belle, et la voix de l'accordéoniste atteint des sommets. Elle semble libérée d'un poids, celui de nos regards, et elle nous emporte très loin. Je plane très haut, drogué par la musique. J'ai quasiment les larmes aux yeux. Jusqu'à ce qu'un insensible se soit mis en tête d'allumer une bougie qui elle, ayant bien compris le problème, refuse catégoriquement de s'allumer. La bougie mélomane résiste pendant bien dix minutes, mais ne pourra pas savourer sa victoire bien longtemps, car le mauvais perdant a trouver une parade plus odieuse encore, en laissant trainer sur le sol une lampe torche à la lumière blafarde. Je ferme les yeux et décide d'oublier tout ça. Peu de temps après, le courant revient.


Une ou deux chambres plus loin, on joue de la sitar et des tablas. Eux aussi sont bientôt attirés par ce qui se passe ici. Fabian, un mélomano-musicophile-musicophage (il trimballe avec lui un laptop entièrement rempli de musique – 200 gigas de sons rangés par continent et par pays – ils y sont tous ou presque, il suffit de demander) colombien que j'ai rencontré dans la Chamba Valley, amène ses tablas avec lui, et se joint à eux. La première chanson, il a du mal à rentrer dans le truc. Faut dire que le niveau est corsé, et qu'il n'a que quelques mois de tabla derrière lui. Ensuite il simplifie son jeu, revoie ses ambitions à la baisse, et ça passe beaucoup mieux. Ils se mettent alors à jouer des chansons sud-américaines, et comme par magie, porté par la même énergie et le même feeling, les deux mecs se mettent à faire les chœurs après la nana. On est tous énergisé, un sourire idiot sur le visage, et les hanches qui commencent à se déhancher. Vous voulez une ambiance festive, invitez des sud-américains. Quelle patate ! Quelle joie communicative !


Désirant une pause sans doute, l'accordéoniste rend l'instrument à sa propriétaire en lui suppliant de lui jouer un air français (apparemment elle serait française – c'est curieux, je l'ai croisée des tas de fois, et on s'est toujours, brièvement, parlé en anglais – qu'elle parle avec un pur accent anglais). Toujours est-il qu'elle se lance dans un air d'accordéon à la française. Je reconnais trop la France dans cette musique, dans la façon de jouer. J'ai l'impression d'entendre en musique l'incarnation de l'esprit français. Je me dit à moi-même comme dans une révélation : « Ah ! Mais c'est ça la France en fait. C'est ça l'esprit français. Ou ça l'était, peut-être. » Le contraste avec les airs espagnols, argentins ou indien est saisissant. Je trouve ça vraiment beau. Et je me surprend à penser du bien de mon pays. J'en serai presque mélancolique d'entendre ça. Comme un léger mal du pays tout d'un coup. Elle finit son morceau. J'en suis encore tout ému et elle annonce qu'en fait c'était un air colombien. Je sais plus trop quoi penser pour le coup. Qu'on m'y reprenne, tiens, à avoir des sentiments patriotiques.


L'heure de mon couvre-feu approche dangereusement, puis est finalement dépassée, mais je peux pas partir. Pas moyen. Ça discute un peu, mais je sens que c'est pas fini. Ils en ont encore sous le pied. Le percussionniste négocie avec Fabian pour lui emprunter ses tablas. La chanteuse reprend l'accordéon pour l'accompagner. C'est reparti ! L'accordéon virevolte en solo pendant quelques secondes, le temps pour le mec de capter le rythme. Et il se lance. Grosse claque. C'est pas un type qui apprend à jouer des tablas, c'est un type qui maîtrise carrément, et qui nous fait des trucs pas possibles, avec un goût et un groove impeccable. Pour le coup, j'en oublie un peu la nana, sa belle voix et son joli sourire, et me laisse hypnotiser par le son des tablas et les doigts de l'argentin qui s'excitent à toute vitesse sur les peaux.


Je suis heureux. Je me dit que je viens de vivre une journée superbe. Je me dis que ses deux phénomènes argentins viennent de me rendre Bénarès. Ça faisait quelques jours que j'étais revenu, mais j'avais pas encore retrouvé le bon état d'esprit. Cette ville demande qu'on se laisse aller, qu'on se laisse emporter par les multiples énergies qui la composent. Et alors, et alors seulement, on voit Kashi sous son vrai jour. Alors on sait que dans cette ville tout est possible, tout peut arriver. On ne sait jamais où on sera dans une heure, occupé à quoi ou spectateur de quel incroyable scène. Elle ne s'offre pas à tout le monde et beaucoup de gens passent ici sans la comprendre, et sans l'aimer. Je fais à nouveau partie de la ville. Je suis de retour chez moi, et je suis heureux.


Je profite d'un break qui me semble possiblement définitif pour m'extirper de la pièce. Je peux tout de même pas m'empêcher, courtoisie et gratitude infinie oblige, à les saluer bien bas en les couvrant de compliments et de remerciements chaleureux. Ils me répondent qu'ils me connaissent, qu'on est dans la même guest-house. Ils connaissent mon nom par un mec qui leur a parlé de moi, qui se dit mon ami, mais ils en ignorent le nom et je suis bien incapable de deviner qui sais. Un ami mystère. Ça fait très étrange. Clélia se fout gentiment de moi en me disant que je suis une célébrité sans le savoir. Ils disent qu'ils avaient voulu me voir jouer avec Tetsu l'autre jour, mais qu'il y avait déjà trop de monde dans ma chambre alors ils ont écouté un peu de l'extérieur. Ils me font des compliments (ce qui est complètement faux-cul, parce qu'en vérité, ce soir là j'avais vraiment joué comme une merde et j'en ai même eu honte, mais j'apprécie quand même et me sens con de l'entendre dans la bouche de ceux que j'ai admiré pendant près de deux heures).


Je rentre un peu groggy par toutes ses émotions, et dans les vapes agréablement cotonneuses d'une défonce qui vient d'atteindre son apogée.


Just a perfect day.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Vendredi 24 juillet 2009 5 24 /07 /Juil /2009 17:45

Vendredi 17 Juillet 2009


Pas plus de trois heures de repos et me voilà en train de charger mes affaires dans le taxi. Pas la moindre mélancolie ou regret à quitter cet endroit (Bhagsu). J'y pense même pas à vrai dire. Tout ce que j'ai en tête, c'est que je vais bientôt être à Varanasi.


Pendant le trajet, Vinod me traduit un peu les chansons d'amour déchirantes qui passe dans l'autoradio. Ils y vont pas avec le dos de la cuillère, c'est sûr. « Si tu viens pas je vais mourir, je sens mon souffle qui diminue déjà, je vais mourir... ». On s'amuse un peu à deviner le nombre de beat dans les rythmes de chaque chanson. Ça devient vite lassant car c'est presque toujours 8 beats dans ce genre de chansons.


Petit arrêt dhaba sur la route. On est dans les plaines du Punjab à présent et ça chauffe dur. Je sue à grosses gouttes. C'est assez insupportable, pour moi comme pour les autres. Le changement est radical avec la fraicheur de Bhagsu. Ça me donne une bonne idée de ce qui m'attend à Kashi. On arrive plus tôt que prévu à la gare, vers 13h15. Le train de Vinod pour Delhi est à 22H. Il compte louer une chambre et aller mater un film. Le notre est à 15h40, alors on attend comme des cons à la gare, assommés par la chaleur. Bonne nouvelle, le train a (déjà !) deux heures de retard. On part vers 18h. Une vingtaine d'heure de voyage que je passe en grande partie à dormir ou somnoler. Je récupère bien du manque de sommeil, pour le coup. Et le fait que ma couchette ne fasse qu'un mètre cinquante de long ne me dérange plus après un certain temps. On arrive avec trois heures de retard à Varanasi. Nitish, Jyan et moi partons chacun de notre côté dans une direction différente. Le New Kumiko est plein, tout comme le Old Kumiko, et la Om Rest House à côté. Anjay m'avait prévenu, c'est blindé de monde en ce moment. Beaucoup de japonais et de coréens. Encore plus que d'habitude. Je trouve une chambre assez vite quand même, au Modern Vision. Je comprends très vite le problème des coupures de courant incessantes et interminables. Pas de courant = pas de ventilo = l'enfer. Je me ballade et vois des têtes connues. Discutent avec mon voyagiste, qui m'offre un chai, avec un dealer à qui je n'ai jamais acheté mais qui n'a jamais cessé de me parler, je me pose à Kashika Music, où je discute avec Shothu, qui m'offre aussi le chai. Une petite demi-heure plus tard, alors que je sirote mon chai en terrasse, j'aperçois une silhouette familière qui s'avance dans la Bengali Tola. Anjay me repère à son tour. Ça fait plaisir de le retrouver, le néo-prof de français. On bouge ensemble à son nouveau repère gastronomique, au Reva, les voisins de Kumiko. C'est vrai que la cuisinière japonaise est pas manchot. On enchaîne avec le Kerala Café : des bons iddlis et un mix uttapam. Yummee !


J'avais oublié que la ville se couchait tôt ici. Il est 20h30 et déjà les rues sont désertées, les boutiques ferment. Et le blackout aide pas à mettre l'ambiance. On se sépare là avec Anjay. Je discute avec Shu, mon voisin japonais avec qui je partage le même balcon. Il a un mois de vacances qu'il compte passer à faire de la méditation dans un ashram, à Rishikesh.


Je me fais une heure d'internet, et me bat ensuite avec les innombrables bébêtes qui squattent mon lit. Avec elles et la chaleur suffocante. Dur de trouver le sommeil mais je suis motivé. Plus tôt endormi, plus vite je me réveillerai. En espérant qu'une chambre se libère au New Kumiko.



Samedi 18 Juillet 2009


Réveil à 10h. Pas de chambre libre au Kumiko. Je vais au Reva, où se trouve Anjay, comme prévu. Il est en compagnie d'un japonais, sitariste et coiffeur. On est les seuls non asiatique dans la salle d'ailleurs. Ambiance paisible et agréable. Beaucoup de musiciens dans le lot


Retour à Modern Vision avec Anjay. Il m'a dit que Tetsu est dans le même hôtel. On passe à sa chambre mais y'a personne. Je sors mes tablas et commence à jouer. Peu de temps après, Anjay revient avec Tetsu. Encore une personne que ça fait plaisir de revoir. On parle aussitôt des bœufs qu'on va pouvoir faire ensemble. Comme toujours, il passe ses journées à pratiquer sur sa sitar. C'est aussi pour ça qu'il a écourté son voyage en Égypte. Il avait en tête un bon voyage de quelques mois, avec aussi le Maroc et d'autres pays. Mais l'appel de la sitar, restée à l'attendre à Kumiko, aura été plus fort que tout. Il a même pas pris le temps d'aller voir les pyramides. Il s'est posé dans une petite ville paisible et n'a plus bougé. Rendez-vous est pris pour ce soir pour jouer ensemble.


En en discutant avec Anjay, j'ai décidé de changer mes plans de voyage. Il voyait bien que j'avais qu'une envie, c'est de quitter l'Inde et voir l'Asie du sud-est. Il s'est contenté de me le faire remarquer et de me dire : « Pourquoi tu t'emmerdes alors ? Vas-y ! Le Sri Lanka attendra, et l'Annapurna a pas l'intention de s'en aller de si tôt, tu reviendras une autre fois, tu t'en fous ! ». Comme souvent avec Anjay, ses conseils sont la simplicité même, l'évidence. Et ils se discutent même pas. Alors voilà, c'est décidé, je vais prendre un vol pour Bangkok. Quand, c'est pas encore décidé. La présence de Tetsu pourrait me faire rester un peu plus longtemps sur Bénarès, si la pratique ensemble s'avère être vraiment un truc intéressant. Sinon, je partirai dans un mois au plus tard. Vol pour Bangkok, je file au Cambodge, remonte au Laos, puis pars en Malaisie, Indonésie...

J'ai hâte d'y être. Je suis tout excité.


Je pratique les tablas dans ma chambre. Différents japonais montre leur tête à ma porte, à l'écoute de la musique. Un joueur de didjeridoo, Tiger, un tout récent joueur de tabla dont j'arrive pas à comprendre le prénom, puis une nana amie de Tiger. J'aime bien la curiosité qu'ont les japonais pour les autres musiciens. Ils sont très timides et réservés, mais ils leur suffit d'entendre un musicien jouer quelque part pour qu'ils viennent voir aussitôt, naturellement.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /Mai /2009 16:15

Samedi 28 Mars 2009


Réveil tardif et difficile. La veille, Antoine est arrivé. De retour de Gokarna. Sa mohan veena sous le bras, et accompagné de la charmante Anoushka, une lyonnaise qui se trimballe en Inde, Népal et peut-être ailleurs ensuite, pour près d'un an a priori. Naturellement, ils sont venus directement à Kumiko, mais y'avait pas de chambre de libre, alors ils sont partis chez les voisins, au Om rest-house. On s'est donné les dernières nouvelles avec Antoine, et commencé à faire connaissance avec Anoushka. Chai sur les ghats, pétard ici et là, bouffe au Shiva. On reprend les repères de notre routine d'alors. J'ai eu un mal fou à me sortir de ma défonce pour aller à mon cours de tabla. Thé, promenade, douche froide. Je suis pas complètement sobre à mon arrivée mais suffisamment pour assurer.


Une chambre se libère après mon petit-déj. Elle est mieux que la mienne (y'a un gros fauteuil confortable, des rangements dans le mur, un miroir, et toujours un balcon – des petits détails qui rendent la vie agréable et donne l'impression d'être dans un véritable appart), alors je déménage, et vais réveiller mes deux compères pour qu'ils prennent ma chambre. 12H30. Ils viennent tout juste de se réveiller. C'est le contrecoup des 36 heures de train qui les ont emmenés ici. Anoushka était censée prendre un bus pour Kathmandu ce matin. Son visa se termine aujourd'hui, donc elle arrivera pas à la frontière à temps. Ils déménagent à leur tour.


On se retrouve dans l'après-midi pour se promener et glander un peu. Puis on va au resto le soir sur Assi Ghat. Des bonnes pâtes fraiches. Aaaaaarrrgh. Trop bon. Manque que le vin rouge. Pétard – discussion – musique dans ma chambre en attendant 23h, heure à laquelle Anoushka quitte l'hôtel pour prendre un train. On est bien défoncé et se lance dans la vision de « Steak », avec Éric et Ramzy. Je suis agréablement surpris (ou absolument défoncé – ou les deux) par la qualité du film. Je délire trop à le mater. C'est complètement barge, absurde, et bien filmé. Tout bien. Un pur ovni comme je les aime.


Galants hommes comme on est, on accompagne Anoushka jusque Godaulia, où elle prend un rickshaw. La rencontre fut courte mais bien sympa. Peut-être qu'on se recroisera. De retour à l'hôtel, Antoine va se coucher, et moi, l'effet des pétards me tient éveillé jusque 3h du mat, dans un état semi conscient à glander sur l'ordi, jeu de carte après jeu de carte.



Dimanche 29 Mars 2009


Encore un réveil difficile. Nuit courte et sous effet stupéfiant, alors forcément je suis pas de première fraîcheur. Et puis j'ai cours à 11h30 et n'ai toujours pas répété. C'est pas bon tout ça. Avec la présence d'Antoine maintenant, va falloir que je m'organise mieux, et que j'impose des plages de temps pour répéter, pour étudier, écrire, et que je m'interdise tout excès de pétard et refuse de le faire en journée. Déjeuner au lance-pierres, douche froide, et je répète une petite heure avant de me rendre chez Jyan. Après le cours, il me fait un bon petit repas et on mange ensemble. Très bon. Il m'a appris que son ami Vinod, un véritable virtuose de la flûte indienne, viendrait aussi avec nous à Bhagsu. Ça c'est une bonne nouvelle. Je vais être entouré de prodiges musicaux pendant un peu plus de trois mois, ça va être dément.


Antoine a chopé du teush première qualité par l'intermédiaire d'Olivier, un joueur de sitar. On essaie le produit. Boum. Une taffe et c'est parti pour des heures. On rejoint Olivier et un petit groupe de ses amis à un restaurant sur Godaulia. Fiona, la femme indienne d'Olivier, qu'il vient d'épouser au Népal. Anne, une de ses amis. Et Henrik, un suédois. L'ambiance met un peu de temps à se décoincer. On est un peu tous timides et embarrassés, c'est étrange. Moi ce qui me bloque aussi un peu plus, c'est que je voudrais parler anglais, par égard pour Henrik, mais le fait que tout le monde sauf lui est francophone font que beaucoup de ce qui se dit est en français. Même quand je lance des trucs en anglais, Olivier me répond en français. C'est mou à démarrer et ça continue pas sur les chapeau de roues non plus. Il faudra une autre soirée encore pour vraiment briser la glace. Ou alors, on a rien à se dire. C'est possible aussi. La bouffe, en tous cas, est délicieuse. Une adresse à retenir que j'ai déjà oublié.

Mardi 31 Mars 2009


Je me suis encore levé tard et la tête dans le cul. Va falloir être plus rigoureux pendant les soirées. Je perds toutes mes matinées. 11H30. Shiva. Je tombe sur Antoine, dans le même état. On est bientôt rejoints par Lucie et Israel (« Oh no ! I don't go with french people !). A la première occasion où on se trouve à se parler en français, Israel gueule comme une diva : « Voilà, c'est pour ça qu'il faut pas se retrouver avec des français ! ». Même s'il déconne, je comprends carrément, et je crois que c'est un truc typiquement français en effet. Comme l'autre soir au restaurant, où le pauvre Henrik se retrouvait exclu de la plupart des discussions. Ça me saoule aussi.


De toute façon, Israel tient pas en place, comme d'hab. Il va draguer deux nanas à une autre table. Puis va se tenir en haut de l'escalier, et commence à chanter de l'opéra avec sa voix de casserole à l'intention de la salle amusée. Un dernier petit coup de « Carmina Burana » et il s'assied de nouveau. Pour un moment. Il commence à toucher un des serveurs, lui pince le téton, et lui propose de s'asseoir sur ses genoux. Il retourne bientôt draguer les nanas, entre deux bouchées de son gâteau à notre table. Israel dans son ordinaire folie, quoi.


La journée est trop chaude pour faire quoi que ce soit à l'extérieur. Pendant une grande partie de la journée, les ghats sont désertés, les chai-shops vides voire fermés. Quelques irréductibles lavent du linge au bord du Gange, quelques gamins trainent dans le coin ou courent après des chiens qui aimeraient bien être tranquilles, alors que des vieux siestent à l'ombre des bâtiments. C'est déjà l'ambiance estivale, plombée de chaleur, de silence, de nonchalance. Le Gange est presqu'à son niveau le plus bas, et le fleuve est inanimé, immobile, et orphelins de ses barques, qui restent oubliées sur la berge, n'ayant personne à transporter.


Moi je reste dans ma chambre, le ventilo en marche, et j'alterne pratique de tabla et pause (écriture, jeux, études...). La journée passe vite ainsi, trop vite. Bientôt l'heure de mon cours. J'enfourcherai mon vélo, et me rendrais un quart d'heure plus loin, chez Jyan. J'arriverai en état semi-liquide, couvert de sueur, et attendrais paisiblement, beedie en bouche, que Roman finisse son cours et que toute cette sueur sur moi sèche et me permette de jouer sans tremper les tablas.


Cours annulé, alors je m'attelle à l'apprentissage de l'hindi, et fait des lignes d'écriture. L'écriture est pas si difficile et ça commence à rentrer. C'est la prononciation qui risque d'être le plus compliqué à choper.


Chai sur les ghats avec Antoine. Le patron du magasin de musique « Kashika » nous rejoint. Il a choisi Antoine comme confident pour ses problèmes de cœur. Voilà pourquoi il est sorti de son magasin, pour en parler tranquillement avec lui. Ce n'est que la troisième ou quatrième fois en neuf ans qu'il se pose sur les ghats. Sinon, il passe son temps au magasin. Il est perturbé parce qu'il est tombé amoureux d'une japonaise, joueuse de sitar qui prend ses leçons dans son magasin. Il doit avoir autour de 35 ans je pense, et il est toujours célibataire, ce qui est déjà assez exceptionnel. Il est pourtant pas moche, intéressant, et possède une boutique qui marche. J'imagine que le mariage pour le mariage ne l'intéresse pas. Ça doit être un romantique, comme le suggèrent ses sentiments actuels.

Il va monter aussi sur Darhamsala avec toute la troupe qui commence à se former. C'est cool. Je le connais mal mais je l'aime bien, ce type. Il est posé et intelligent, avec une vraie bonne personnalité, ce qui est exceptionnel pour un marchand, plus souvent corrompu par l'attrait de l'argent, le business. Et c'est toujours bien de connaître un marchand et fabricant d'instruments.

Ces quelques vingt minutes passées ensemble sur les ghats sont donc comme des vacances pour lui. Il demande à Antoine ses projets :

« Après, retour en France pour travailler dur (hard work), se faire de l'argent et revenir ?

- Ooooh...Travailler dur...Travailler dur...

- Tout travail est dur, non ? (All work is hard work, no ?).

- Ouais, vu comme ça, ouais. Je vais bosser un peu, faire des sites internet (...)

- Alors c'est travailler dur, yaar ? C'est pas comme quand t'es en voyage. Ici, tu te ballades, tu pratiques un instrument (…)

- Hé ! Pratiquer c'est beaucoup de travail !

- Non, pratiquer, c'est pas du travail, c'est du plaisir. Si je ne faisais que pratiquer, je serais heureux. Et je vois, les touristes qui pratiquent et se balladent le sourire aux lèvres, contents. La pratique, ça donne de la joie. Le business, ça donne de la tension et des maux de crânes. Quand je peux pratiquer, ça me détend. »


Soirée Western avec Antoine. « 3h10 pour Yuma » avec Russel Crowe et Christian Bale. Bon film. Antoine est intrigué par le dernier Rambo, alors on se met le début. Bonjour l'ambiance. La junte birmane dans toute sa splendeur. Ça massacre à tout va. Images d'actualités au début, bien horribles. Puis la scène du carnage d'un village Karen, à coups de mortier, de fusil, de machettes et j'en passe. On nous épargne rien et c'est peut-être la scène de « guerre » la plus horrible que j'ai jamais vu. Aucune pudeur (hypocrisie?) sur les démembrements à la machette, les têtes explosées par les balles, les corps déchiquetés par les bombes, les enfants qu'on trucide avec cruauté, même un bébé jeté vivant dans un feu... C'est d'une horreur pas croyable et je passe mon temps à gueuler des « Non ! Putain ! Mais c'est pas vrai ! La vache ! ». C'est pas beau la guerre quand c'est « réaliste ». Je coupe le film et la soirée parce que j'ai cours demain matin et que je veux y arriver frais.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Vendredi 29 mai 2009 5 29 /05 /Mai /2009 16:13

Mercredi 27 Mars 2009


J'ai appelé Jyan la veille, pour reprendre enfin les cours de tabla et réparer le dhaya défectueux. 10h du matin. J'arrive un peu à la bourre, réveillé naturellement en retard, et ayant mal calculé le temps que ça prendrait pour faire le trajet en rickshaw, et aussi le temps que ça prendrait pour en trouver un qui accepte un prix raisonnable.


Ça fait plaisir de se retrouver. Il me prend dans les bras, ce qui est très inhabituel, peut-être la première fois. Ça me fait bizarre. Car ma relation même avec lui est étrange, ambigüe. D'un côté, c'est mon maître, mon mentor, mon prof, et j'ai besoin et envie de le regarder et le traiter avec cette distance respectueuse du disciple vers son maître. De l'autre, il insiste sans cesse sur le fait que pendant les cours même, c'est forcément maître/élève, mais que le reste du temps, il faut le considérer comme un ami. On a à peu près le même âge (il a deux ans de moins que moi) donc ça devrait se faire naturellement, mais j'arrive pas à différencier le maître de l'ami. Je suis du coup toujours le cul entre deux chaises, et pas totalement à l'aise. Ça changera peut-être bientôt.


Car on va être amené à mieux se connaître. Après les salutations et tout le tralala, il me soumet son plan pour les mois à venir. Il m'en avait déjà parlé comme d'une possibilité, et ça se confirme, il va passer les mois de grosse chaleur à Darhamsala, à Bhagsu pour être plus précis. Il me propose donc de venir avec lui pendant trois mois dans le nord. Je pense que mon visage a trahi ma déception. Je me faisais une fête de rester 5 mois à Varanasi, prendre un appart, me faire une petite vie, vivre les horribles mois d'été et enfin l'arrivée de la mousson. Je voulais voir Varanasi sous toutes ses coutures, sous tous les climats. Et surtout, j'aime pas des masses Bhagsu, et puis je connais déjà bien. Y'a rien à faire là-bas. Quelques promenades, ok, mais j'en ai déjà plus ou moins fait le tour, et c'est pas ce qui m'intéresse en ce moment. Je veux de la vie, comme celle qui grouille à chaque coin de rue de la vieille Kashi, pas un village artificiel désigné pour les touristes et où le seul signe de vie est celui du commerce.


On vivrait plus ou moins ensemble, dans la même guest-house, lui, moi, un autre étudiant indien, et un de ses amis flutiste (peut-être l'extrêmement talentueux Vinod). On se fera notre propre bouffe et tout. Ça aide à faire passer la pilule tout ça. Vivre pendant trois mois en compagnie de talentueux musiciens indiens, ça peut pas faire de mal. Je voulais apprendre l'hindi, c'est l'occasion rêvée. Je voulais faire de la musique, y'aura rien d'autre à faire, et je serai bien entouré. Donc en fait, c'est un mal pour un bien. Jyan se sent obligé de me convaincre (avec raison sans doute) et insiste bien sur le fait que les mois de mai-juin sont absolument invivables. Il fera près de 50°, et il n'y aura de l'électricité que 10 heures par jour, donc pas de clim (en même temps j'en ai pas de clim...), mais c'est clair que si lui un bengalis supporte pas cette chaleur, je vois mal comment un finistérien le pourrait.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Jeudi 28 mai 2009 4 28 /05 /Mai /2009 16:52

Lundi 16 Mars 2009


Journée tranquille où je reprends mes repères. Je vais prendre mon petit-déjeuner au Shiva, comme toujours. Changement. Ils ouvrent plus la salle du haut, où on peut s'étaler comme des grosses patates sur des coussins. Il faut se tasser dans la salle du bas, à l'allure de cafétéria. C'est plein de monde, alors il faut s'incruster sur la table d'autres personne. J'aime pas ça. Je suis pas un bavard au naturel, mais le matin, au réveil, je suis carrément un autiste, et ça me saoule de devoir me tenir bien et faire des salamalecs à des inconnus avant même d'avoir du café qui me coule dans les veines. L'endroit a changé depuis quelques temps, depuis l'arrivée (le retour ?) du gérant indien. Il est absolument désagréable, stressé, stressant. Il impose des règles à la con, pour l'ordre et l'efficacité du service. Résultat des courses, c'est tout le temps le bordel, les serveurs sont débordés et énervés. C'est plus mon Shiva pépère et relax. Je préférais le service à la népalaise (nationalité de toute l'équipe hormis le gérant).


Je déménage chez moi, au New Kumiko. Retrouve ma chambre adorée, et le gérant taciturne et indolent, fils métis de Kumiko la japonaise et Shanti l'indien, collé constamment à son ordinateur à faire je ne sais quoi, sa femme bavarde et constamment excitée, toujours contente de me voir (« Aaah ! Mister Jouyia ! Vous êtes de retour ! Mais vous allez vous transformer en indien ! »), et Babu, le sympathique homme à tout faire et qui effectivement fait tout dans l'hôtel. Je ne fais que croiser deux de mes voisins dans l'escalier. Deux slaves, je sais pas d'où. J'espère qu'ils ne sont pas russes. J'ai eu que des mauvaises surprises avec les russes croisés jusqu'alors, et commence à sérieusement me méfier.


Je déballe mes affaires, étale tout ça dans un chaos familier, et sors mes deux bébés. Mes tablas sont pas sortis de leur caisse depuis presque deux mois. Ils sonnent comme des poubelles, les pauvres. Je fais de mon mieux pour leur redonner un peu de son et de dignité, sans beaucoup de succès, et mon jeu rigide et rouillé améliore pas les choses. Va sérieusement falloir que je me m'y remette, et pas qu'un peu.


Tabla, écriture, internet. Je reprend la petite routine, qui passe aussi délicatement qu'une journée de glandouille, bien que je fasse des choses constructives. C'est la magie de cette endroit. Une ville inspirante, créative, où les dieux, Krishna le flutiste et Saraswati (déesse des arts et joueuse de Veena elle-même) en particulier, doivent avoir leur résidence secondaire.


Je repasse par mon Chai-shop préféré sur les Ghats, et chez le faiseur de chowmein pas cher dans une ruelle qui donne sur Bengali Tola, la rue marchande parallèle aux Ghats. Je prend un coutumier « sweet curd » (sorte de fromage blanc sucré) chez la petite vieille du coin, et suis un des nombreux dealers du coin pour voir ce qu'il a à offrir. C'est pas habituel pour le coup (seulement la deuxième fois que j'achète du charas depuis que je suis en Inde, depuis que je voyage même), surtout qu'en général, y'a que de la merde sur Varanasi, mais j'en prends une demi-tola (~5 gr) pour fêter mon retour, et payer mes hommages au maître des lieux, Shiva, grand amateur de fumette.



Mardi 17 Mars 2009


J'ai revu Tetsu aujourd'hui, dans l'entrée du New Kumiko. On s'est tombé dans les bras. Ça fait plaisir de le voir. Mais il part demain, passer les deux dernières semaines de son visa indien à Omkareshwar avant de s'envoler de Mumbai pour l'Égypte. Il compte rester au Maghreb pendant trois mois, avant de revenir. Justement, il est en train de bosser avec le gérant de l'hôtel pour se faire une lettre de certification comme quoi il est étudiant en musique dans l'école de son maître. Il va tenter d'obtenir un visa étudiant d'un an pour son retour. Il a un papier à en-tête et ils se battent tous deux avec la langue anglaise pour faire un texte propre à imprimer dessus.

On se promet donc de se revoir à son retour pour un bœuf. Je serai peut-être plus à son niveau dans quelques mois. Il joue de la sitar depuis plus d'un an maintenant, et il est vraiment très doué. Il bosse comme un acharné aussi, au moins six heures par jour. C'est un modèle pour moi, de voir son enthousiasme, sa rigueur, sa persistance. Signe de son travail, les bouts de ses doigts sont ravagés et recouverts de corne noirâtre. On a joué ensemble quelquefois, avec des résultats divers. Mais il est encore trop fort pour que ça marche complètement. Je sais ce qui me reste à faire. Bosser, bosser, bosser.


J'ai aussi revu Monika et Valsa, deux des trois sœurs marchandes de cartes postales. Monika, la plus jeune, est toujours aussi acharnée sur la vente de ses cartes, stickers et autres babioles. Valsa, elle, semble toujours me faire la gueule. Ça dure depuis que j'ai acheté une boite de poudres de couleur à Barka, l'aînée. C'est leur objet le plus cher, et le plus difficile à fourguer, et Valsa est persuadée qu'elle était en droit de réclamer la priorité sur cet achat, ou un truc de ce genre. En tous cas, elle s'en remet pas que ce soit Barka qui est touché le gros lot.


Revenir à Varanasi, c'est aussi retourner à une vie pas cher. Avec de la « street food » grasse mais bonne pour moins de 50 cts d'€, des thalis à 25 Rs ( ~ 40 cts d'€), ma belle chambre à 2 € 50, mes beedies (j'en ai pas trouvé au Népal) à 2 Rs les 10, le tchai à 3 Rs, l'heure d'internet à 15 Rs... C'est agréable parce que Kathmandu, c'était comparativement super cher. L'argent n'est donc plus un souci. Je sais que mes économies vont pas souffrir par ici. Il me reste à acheter un vélo (ça me coutera moins sur la longueur que de le louer) et voir si je peux me trouver un appart pas cher, avec une petite cuisine. Et alors je serai comme un coq en pâte. Ma seule crainte si je prends un appart serait de me transformer en ermite asocial. Car qui dit appart dit plus de touristes voisins de palier, ma propre cuisine donc plus ou presque de restaurants à touristes où on peut faire des rencontres... Faut que je pèse le pour et le contre, mais au final, je pense que ce serait quand même sympa.


Je retrouve aussi les allées étroites et pavées aux abords des ghats, sans arrêt congestionnées par les passants, les motos, les chariots ambulants des vendeurs, et les éternelles bandes de vieilles indiennes qui squattent toute la largeur du passage. Et puis le slalom habituel entre les bouses de vaches, les flaques d'eau crasses et les tas d'ordures qui s'entassent un peu partout. Certains supportent pas cette saleté, qui est quand même particulièrement présente sur Varanasi. Moi, ça me dérange pas. Ça fait partie du paysage, ce serait même étrange sans ça et perdrait comme une partie de son « charme ». Il faut savoir que si tout le monde balance ses ordures dans la rue, c'est aussi pour que les vaches et les chiens y trouvent à manger (il faut voir ces gracieuses vaches sacrées farfouiller dans les sacs plastiques avec leur museau expert, c'est assez surprenant) Et puis, comme toujours en Inde, ça fournit un tas de petits boulots qu'on pourrait faire disparaître au profit d'une collecte plus efficace et propre, mais pour le meilleur comme pour le pire, cette multitude de petits boulots « superflus » perdurent et font vivre un nombre incalculable de familles.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Jeudi 28 mai 2009 4 28 /05 /Mai /2009 16:46

Samedi 14 mars 2009


Je me suis réveillé avec la ferme intention de me barrer de Kathmandu, par n'importe quel moyen, en bus de préférence. A priori, ce serait un bus de nuit le plus probable, donc je m'énerve pas trop, et me rends à la station de bus, après le petit déj et un peu de glandouille, donc vers 13h. Mon taxi-driver (dans l'incontournable Suzuki Maruti qui pullule au Népal) me demande où j'essaie d'aller, et me trouve tout de suite un bus qui va à Sunauli. Je suis un peu soufflé par la facilité à laquelle ça s'est fait. Toutes les agences en ville parle d'une mission impossible, et là, je me retrouve sur le départ en moins de deux. Aller-retour fissa à l'hôtel, avec empaquetage et check-out express. 14H, je suis dans le bus pour la « liberté » ;-)

Le « bus pour la liberté », c'est pas un express. Niveau rythme, ce serait un bon mix entre la tortue et la cigale dans les fables, et « Le radeau de la Méduse » pour l'ambiance. C'est un bon vieux bus local conçu pour les cul-de-jattes (on les met où les jambes ?) à fesses rembourrées. Je suis le seul « gora » (blanc) à l'horizon, et j'en fascine quelques-uns. Mon voisin de galère vient de revenir du Qatar (c'est fou le nombre de népalais qui sont allés bosser là-bas). Il retourne au village, content de retrouver sa famille, son beau pays, ses paysages sublimes, la bonne mentalité népalaise, et le foutoir généralisé et familier qui finit de lui faire comprendre qu'il est bien arrivé à la maison. Il a déjà bossé en Malaisie, à Dubai, et maintenant donc au Qatar. Il supporte pas l'endroit, mais y'a de l'argent à se faire donc il y retournera après deux mois par chez lui. Il me raconte qu'il lui est interdit de regarder (!) les femmes là-bas. Pas moyen de croiser le regard d'une d'entre elles. Face à des femmes, il doit baisser les yeux, ou il en prend pour son grade. A sa façon de le raconter, on dirait qu'il revient de la maison des fous, et c'en est surement pas loin.


La moitié des routes sont bloquées par les grèves, alors on est bon pour un tour quasi complet du Népal, et sans guide touristique au micro, une honte ! Il faut bien deux heures pour enfin quitter Kathmandu. On fait les premiers 100 mètres en 45 mn (pourquoi se faire chier à rouler dans ce cas là ?), ce qui doit être une espèce de record en soi. On s'arrête partout, tout le temps, histoire de bien remplir le bus. Même une fois lancé et loin de Kathmandu, on passe plus de temps à faire des pauses qu'à rouler? Ça semble exagéré, mais c'est la pure vérité. Pause thé, pause pipi, pause déjeuner, pause pour faire une pause, pause sans raison possible...Des pauses et encore des pauses. La chaleur dans le bus est étouffante. Ça roule et je somnole, ça s'arrête et je sors en titubant, prendre l'air frais et envahir mes poumons de tabac népalais. Une alternance qui me met dans un état second, et renforce l'impression de faire du surplace.


Ce matin, dans la ville frontière où je me rends, Bhairawa, il y eu un attentat à la bombe. Pas de victimes apparemment. Bon. Une bonne chose de faite, y'a peu de chances qu'ils (les maoïstes ?) fassent sauter la ville deux jours d'affilé, si ? Par contre, j'espère qu'ils vont pas fermer la ville et y concentrer la moitié de l'armée népalaise. Plus tard, à la 27ème pause, de nuit, je discute des nouvelles du front avec un groupe de népalais. Ils me disent que le lendemain, Kathmandu sera fermée, et le pays aussi. Des affrontements sont prévus entre manifestants (Qui ? Quoi ? C'est sans réponse – problème de langue ou pudeur sur le sujet) et le gouvernement/la police/les militaires. Quelles conséquences pour le pauvre « gora » qui essaie de passer la frontière ? Impossible à dire.

Je semble destiné à passer entre les bombes durant ce voyage. Au Liban, la guérilla éclate juste avant mon arrivée prévue, et recommence juste après mon départ ; à Gaziantep, en Turquie, un attentat a lieu quelques jours après mon départ pour l'Iran ; j'ai la mémoire qui flanche, mais je crois bien que y'a eu la même histoire à Istanbul, contre une ambassade, juste après mon départ ; encore à Connaught Place, dans New Delhi, que j'avais quitté deux-trois jours plus tôt, place où j'avais passé énormément de temps la dernière semaine ; et puis Bombay, où je devais me rendre quelques jours après que les attentats (mon prof de tabla d'alors, scotché devant la télé : « Oooooh...Not a good time to go to Mumbai, my dear Jullian. Stay in Varanasi … Fuckin' Muslims ! I would kill them all !). Heureusement que ça explose AVANT mon arrivée de temps en temps, sinon, je finirais par être suspect N°1. Je crois pas que ce soit une coïncidence, un malheureux concours de circonstances, ni que j'ai le chic pour me trouver dans les endroits où ça craint. C'est juste que le monde part sérieusement en couille, et que faire péter des bombes devient une chose aussi courante et banale que de piquer une colère. Y'a plus d'endroits qui soient à l'abri. Partout y'a des gens furax, désespérés, fanatiques, des minorités en quête de vengeance, de justice, d'indépendance ou d'une vie tranquille. Et partout, ils semblent en être arrivés à la même solution pour se faire entendre, la violence et l'épreuve de force.


Dimanche 15 Mars 2009


Les heures s'allongent, le temps devient élastique, puis immobile. On avance pas, et je me retrouve dans la brume totale, plus conscient de quoi que ce soit. On s'arrête à l'aube dans une ville. Je dors les yeux ouverts. On me sort de ma paralysie et me dit qu'on est arrivé à Bhairawa. Sans déconner ! Je suis à la frontière !? Ben c'était pas compliqué. Long et douloureux, mais facile. Je comprends pas trop, mais je reste pas sur place à dénouer le pourquoi du comment. Je prends un rickshaw qui pédale les 5 kilomètres restant dans le froid matinal. Un tampon par ci, un autre par là, pif paf, je suis en Inde. Ce poste frontière, c'est une vrai porte ouverte. Pas de barrière, pas de contrôle, le passage entre les deux pays est pas trop clair. Je crois bien que j'aurai pu passer sans problème sans visa, avec un kit complet du « Terrorisme pour les nuls » ou l'intégral des œuvres d'André Rieu et personne n'aurait rien trouver à y redire.


Je trouve un bus pour Varanasi (ou c'est lui qui me trouve plus précisément). Je négocie fortement parce qu'ils se foutent sérieusement de ma gueule. Et puis « 100 roupies pour les bagages, sir ». Et mon pied dans ton cul, c'est combien ? Je hausse « un peu » la voix, ils me font leur petit cirque genre il faut que j'appelle mon patron, acceptent en faisant la gueule et en me faisant promettre de dire à personne combien j'ai payé sinon ils me laissent sur la route. Mais bien sûr. Je m'injecte du tchai indien en intraveineuse pour tenir debout. Sans succès. Je me pose dans le bus vide, et me réveille sans comprendre une heure plus tard dans un bus à moitié plein. Les trois-quarts sont des jeunes français. Déjà qu'à Kathmandu on pouvait se sentir dans une colonie française, là ça fait beaucoup. Reste une jeune déesse coréenne et un canadien cinquantenaire pour faire office de diversité, et me tenir compagnie (c'est quoi le contraire de chauvinisme ?). Enfin, me tenir compagnie...seulement de temps à autre, parce que je suis plus vraiment de ce monde. Les yeux écarquillés de sommeil, comme un lapin sous prozac hypnotisé par des phares, le paysage et les heures passent comme dans une hallucination.


J'ai du mal à réaliser, mais je suis enfin de retour. Kashi. Bénarès. Varanasi. Home Sweet Home. Je partage un taxi avec la déesse pour se rendre à la Kumiko Guest House. Le chauffeur capte tout de travers, et on fait des tas de détours par des rues qui font la largeur même du rickshaw. Il passe son temps à râler tout haut, conduisant comme un furieux et arrachant un peu de peinture par ci, un bout de mur par là, rentrant dans une vache qui a l'impudence de se trouver sur le chemin et j'en passe... Derrière, on a du mal à pas éclater de rire. L'hôtel est complet mais « ma » chambre se libère demain. Parfait. Tout va bien. Bouffe au Shiva, douche, dodo, et me revoilà sur mes pattes, et prêt à reprendre vie après cette parenthèse népalaise.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mercredi 25 mars 2009 3 25 /03 /Mars /2009 15:33
On a booké une journée dans les backwaters. C'est pas l'endroit idéal pour ce genre d'expéditions, il faut descendre plus au sud, pour goûter à la vraie beauté de l'endroit. Mais le tour a l'air pas mal organisé, et ça coute vraiment pas cher, alors on a rien à perdre, sachant qu'on a pas le temps de faire autrement. C'est ça ou rien alors...



Une petite heure de minibus pour le sud-est, et le groupe se divise en deux pirogues de 8 personnes. On avance lentement dans les canaux, entre les champs, les habitations, et les cocotiers. C'est pas la jungle profonde, on est à deux pas d'un pont routier, mais c'est paisible, relaxant, et on baigne dans une belle lumière qui traverse la végétation.



On arrive à un petit village où on nous invite à observer deux femmes qui font des cordes. Plus loin, on s'arrête pour une petite marche aux abords d'un village. Un des guides se charge d'aller nous chercher des noix de cocos en grimpant à 8 mètres de haut.



Chacun sa coco. Une petite coupe experte pour y glisser la paille (du bon jus frais, yummy!), et ensuite ils nous l'ouvrent pour qu'on puisse manger la chair délicate. Pause déjeuner finie. On repart en pirogue par où on est venu. C'était tout pour le tour de pirogue. Ok...


Petit trajet en minibus. Notre bateau « de croisière » est arrimé dans un autre village. Avant de partir, on y mange un repas keralais, une déclinaison du thali, c'est à dire du riz et différentes sauces et salades. Délicieux. Le reste de l'après-midi, on navigue sur de larges canaux, affalés sur nos chaises à s'émerveiller du paysage. Forêts de palmiers, pirogues et bateaux de passages, les énormes filets chinois déjà vus à Cochin, et de belles habitations discrètes au milieu de la végétation.



On fait un stop sur une île où le guide nous raconte tout ce qu'on avait plus ou moins envie de savoir sur les moules, et la façon d'en moudre les coquilles pour l'industrie pharmaceutique. On fait le tour du jardin aussi, en nous apprenant les propriétés fantastiques de chaque plante. Et enfin, on nous montre comment on fait de l'alcool de coco, en récoltant une espèce de sève sur l'arbre, qui est « trait » deux fois par jour. Bu tout de suite, c'est doux et même les enfants peuvent en boire. Après quelques heures, ça s'alcoolise légèrement et de plus en plus. Après plusieurs jours, on a une boisson bien alcoolisée. Et au bout de six semaines, on a du vinaigre. J'en achète une bouteille de jus fraichement récolté. C'est pas mauvais, et on peut sentir l'alcool après plusieurs heures, mais toujours pas de quoi s'en mettre une bonne. Je goûte aussi les moules. Ça vaut pas les nôtres, et elles sont plus petites, mais ça passe très bien aussi.



Notre ballade se termine toujours aussi paisiblement au coucher du soleil. C'est sûrement pas le plus bel endroit des backwaters qu'on a vu, mais c'était une agréable journée, bien organisée, ce qui m'a permis de me laisser aller et de mettre mon cerveau en pause.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mercredi 25 mars 2009 3 25 /03 /Mars /2009 15:14

Nos journées sont pépères. Avec des promenades, de la bouffe et de la glande. On se ballade dans le quartier juif, un œil sur les tapisseries brodées qu'un magasin sur deux vend. On se décide à rentrer dans un magasin, marchandons paisiblement et sans haussement de voix. Ça change parce qu'ailleurs en Inde, on a l'impression de tuer leur famille quand on annonce le prix qu'on veut, et vice versa quand ils nous donnent le leur. On sort contents avec une vraie beauté sous le bras.



On se fait une soirée Kathakali dans un petit théâtre. Le Kathakali, c'est une danse théâtrale typique du Kerala, où ils miment/dansent des épisodes de la mythologie hindou. Le public est uniquement étranger, dont un groupe de français. On est presque tous venus plus d'une heure en avance, histoire de voir le maquillage, qui est un spectacle en soi. Parce que leur maquillage est extrêmement élaboré et qu'ils font ça comme une sorte de rituel assez fascinant. Les appareils-photos sont de sortie et beaucoup bougent dans la salle et près de la scène, à la recherche du meilleur point de vue ou de l'angle inédit. Et puis d'accord c'est fascinant mais c'est aussi long, alors faut bien s'occuper.



L'acteur qui joue le rôle de la démone qui a pris l'apparence d'une jolie jeune fille (tous les rôles sont joués par des hommes) pour tromper et séduire le héros nous fait une petite démonstration pour nous expliquer les principes du Kathakali, son langage, son vocabulaire à travers les différentes expressions stéréotypées qui traduisent tout le spectre des émotions, et le langage du corps et des mains (les mudras, qui font penser à une espèce de langue des signes, et fais passer le texte, car les acteurs ne parlent pas). L'acteur est un acteur dégarni et grisonnant d'une bonne cinquantaine d'années, mais il est étonnant par la féminité de ses gestes.



Ensuite, le temps que le maquillage se termine en coulisse, les musiciens font un petit concert. On pourra pas m'accuser de ne pas apprécier la musique indienne, alors quand je vous dit que c'était vraiment assommant, vous pouvez me croire. Deux percussionnistes, plus un chanteur, qui marque chaque temps avec des cymbales irritantes. Pas la moindre mélodie, si ce n'est par le piètre chanteur, et un rythme hyper répétitif et basique. Ça dure bien 30mn comme ça et je pique du nez. Quelle plaie !




Je rentre pas dans le spectacle dans les meilleures dispositions, déjà fatigué. L'apparition des acteurs dans leur tenue d'apparat est un spectacle en soi. Le héros surtout, avec sa stature énorme, sa large robe, son immense chapeau, et ses larges joues blanches en forme de bavoir, fait une sacrée impression. Pour le reste, je me fais un peu chier, pas concerné par ce qui se passe. L'acteur qui joue la démone est intéressant à regarder, car son jeu est vivant, mais le héros est aussi expressif qu'une huître (je sais pas si c'est le rôle qui veut ça). Et puis, comme ce n'est qu'un extrait d'une pièce qui dure des heures, forcément, on est pas pris dans l'histoire, donc quel intérêt, si ce n'est l'art pour l'art. Et l'art pour l'art, c'est emmerdant. Résultat des courses, quelques photos sympas, et moi et ma mère un peu abrutis de sommeil. Faudra que j'essaie une vraie représentation un de ces jours, ça doit être autre chose.


Par Jullian - Publié dans : INDE
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Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /Mars /2009 16:07

Départ pour Cochin, dans le Kerala voisin. On prend un bus de nuit, ce qui enchante pas ma mère mais on n'a pas le choix. Je fais la rencontre d'une charmante pickpocket. Le bus est bondé, des indiens se tassent debout dans l'allée. Debout à côté de moi, une nana arrête pas de m'enfoncer la poignée en bois de son sac dans le flanc. Ça commence à me saouler alors je lui propose de prendre son sac sur mes genoux. Elle est toujours collée à moi, mais au moins j'ai pas les côtes ravagées. Elle fouille de temps en temps dans son sac, pour y faire je ne sais quoi. En fait, pour divertir mon attention, tout comme l'étaient les coups avec le sac j'imagine. Pendant ce temps-là, une main est en train de farfouiller ma poche sans que je le sente, ce qui est plutôt impressionnant parce que moi-même j'ai du mal à sortir mon porte-monnaie de ma poche quand je suis debout. Chapeau. Elle sort du bus en me remerciant et me lançant un large sourire chaleureux. Elle peut bien faire ça. Elle a eu de la chance : à cours de monnaie, je venais de mettre un billet de 1000 Rs dans mon porte-monnaie. Elle a gagné son mois. Et moi j'ai perdu mon joli porte-monnaie. C'est surtout ça qui fait chier. Plus le fait de m'être fait rouler dans la farine en beauté.


On arrive à Ernakulam aux aurores avec peu de sommeil derrière nous. Cochin, c'est divisé en plusieurs parties. Ernakulam, c'est la ville moderne et grouillante, sur le continent, lieu de départ et d'arrivée d'à peu près tous les transports. Fort Cochin, où on se rend, c'est la ville coloniale, une péninsule tranquille qu'on rejoint par bateau ou en traversant un pont routier. Les ferrys sont pas encore de sortie à cette heure alors on prend un taxi qui nous emmène jusqu'au quartier touristique, au nord de la péninsule. Avec notre chauffeur, on essaie un tas d'endroits, mais c'est soit plein, soit trop cher. Et puis, y'a aussi le fait que notre chauffeur espère se faire une petite commission alors naturellement il nous trimballe dans tous les endroits où ça paie bien. On a beau insister, il n'en fait plus ou moins qu'à sa tête. Lassés et fatigués, on va pour prendre une chambre (pas trop chère) dans un hôtel qui ne paie pas de commission. Du coup, notre chauffeur nous lâche, dépité. On s'y rend à contre cœur parce que le gérant est aimable comme une porte de prison, voire franchement malpoli. Et juste à ce moment, on se fait choper par un habitant qui loue des chambres. C'était trop cher quand on lui avait parlé en compagnie du chauffeur de rickshaw, mais maintenant qu'il est parti, il veut bien baisser son prix. Et on se retrouve dans une chambre sublime, toute blanche, avec un énorme balcon. Le pied.


Le temps de poser les bagages et je sens que je vais aimer cet endroit, et pense déjà à rallonger le séjour. Le plan c'était ensuite de partir pour une ville près des fameuses backwaters, et enfin de se poser à Kannur, ville côtière tranquille dans le nord de l'état. Mais il nous reste peu de temps, et on choisit finalement de profiter de l'endroit plutôt que de s'éparpiller. On restera 5 jours délicieux et on le regrettera pas.



Fort Cochin est un endroit très tranquille, très beau, et très différent de l'Inde que je connais. Occidentalisé si on veut. L'empreinte coloniale est très présente, et pas seulement dans l'architecture mais aussi dans la mentalité de ses habitants. Plus riches, plus cultivés, et avec une cohabitation des religions plus poussées qu'ailleurs. En quelques kilomètres carrés, on peut voir des catholiques fervents – comme notre logeur - fréquentant les églises baroques à la portugaise (on assiste même à un baptême ; après le mariage en sari qu'on a vu à Pondicherry, il nous manque plus qu'un enterrement et on aura fait le tour); on passe par le quartier musulman, avec sa mosquée, ses innombrables fanions verts (couleur de l'islam), et ses affiches de soutien aux Palestiniens qui se font massacrer au même moment par Israël ; non loin de là se trouve le quartier juif, avec sa vieille synagogue, mais dont la très ancienne communauté juive a disparue il y a peu avec les derniers vieillards qui étaient restés sur place (beaucoup étaient partis en Israël) ; et naturellement, il y l'hindouisme, ces temples, ces célébrations...Une cohabitation paisible dans cet endroit particulier, longtemps gouverné, avec beaucoup de succès, par les communistes ! On en avait parlé avec Joël, de cet étrange cas du Kerala au niveau politique. On s'étonnait que le communisme athée ait pu si bien réussir et se fondre dans un pays si profondément religieux, et marqué par un autre système contradictoire, celui des castes. Vraiment un coin à part, le Kerala. Également par sa culture, très présente, très riche, que ce soit en matière de musique, de peinture (la ville possède un nombre incroyable de galeries de peintures), ou bien sûr de danse/théâtre (avec le célèbre Kathakali entre autres). A chaque jour ses évènements culturels, ses concerts, représentations, vernissages...L'effet touriste joue un rôle certain, mais il n'y a pas que ça. Du coup, on est un peu loin de la « véritable » Inde (c'est quoi la « véritable » Inde), ou des images d'Épinal sur le continent. Ça me dérange pas, et ma mère apprécie aussi cette tranquillité, l'absence de trafic.



Cet absence quasi-totale de circulation, et le fait que tout se tienne en 5km², c'est un pur plaisir de promeneur. On se rend au nord de la péninsule, où se trouve les filets de pêcheurs à la chinoise. Une rangée d'immenses filets harnachés à des gigantesques structures en bois qui fonctionnent comme des grandes balançoires, avec le filet qui plonge jusqu'à 10 mètres de fond d'un côté, et des rochers qui pendent pour faire contre-poids de l'autre côté. Ils sont 3-4 familles à vivre des fruits de chaque filet.



C'est la basse-saison en ce moment alors les pêcheurs sont plus occupés à attraper des touristes. Ils ne font fonctionner les filets que pour faire attraction touristique. Les touristes sont invités à monter sur la plateforme des filets, prendre des photos, remonter le filet en tirant comme un bossu sur les cordes avec l'équipage, et laisser une donation généreuse pour aider à nourrir la famille (j'en ai laissé 60 « Vous savez, il y en a qui laisse 200 Rs... - Ah. Ben, tant mieux pour vous »).



A côté se trouve un petit marché au poisson. 20-30 personnes, pas plus, qui se regroupent en petit cercle autour des arrivages (thons et autres), qui sont pesés et vendus aux enchères. On longe le bord de mer sur une corniche bétonnée où se promènent touristes et familles indiennes au complet, venus admirer le coucher de soleil sur le large. On se pose sur un petite plage. Trempette dans l'Arabian Sea, puis, le cul dans le sable, on mate les indiens jouer avec les vagues.


Ma mère est au bord de la folie. On est posé sur le balcon d'un restaurant, après la tombée de la nuit, et on est assailli par un escadron de moustiques. Énormes, incroyablement nombreux, et assoiffés de sang, ils nous dévorent et nous tournent autour sans répit. On passe notre temps à les tuer en tapant dans nos mains. On doit avoir l'air ridicules. J'ai jamais vu ça, et ça me saoule sérieusement, j'ai hâte de me barrer. Ma mère, elle, est au bord de la crise de nerf, en colère, comme si quelqu'un lui en voulait personnellement. On gobe nos crevettes au prix exorbitant, et on se rentre.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 10 mars 2009 2 10 /03 /Mars /2009 09:34

Madurai. Les tours, Gopuras, sont emballées. Des échafaudages recouverts d'espèces de filets marrons font comme des capotes opaques qui nous en cachent la beauté multicolore. Tous les vingt ans, les gopuras ont droit à une petite beauté. On les repeints pour redonner tout leur éclat aux sculptures qui tapissent les tours. Cela fait plusieurs mois maintenant qu'elles sont en rénovation. Elles doivent être prêtes pour avril, pour je ne sais plus quelle célébration. On a vraiment pas de bol. Ça arrive quelques mois tous les vingts ans, et paf, on tombe dessus. C'est bien dommage.



Heureusement, l'intérieur du temple, gigantesque, labyrinthe de salles et de couloirs décorés, est lui bien ouvert et fascinant. Les pèlerins se pressent en nombre. En groupe, en famille, en couple ou en solitaire, ils font des offrandes, s'agenouillent devant des idoles, plongent dans des prières, se balladent en bons touristes, assistent avec ferveur à des cérémonies...Certaines pièces ont des plafonds richement décorés et joliment éclairés par la lumière du jour.



D'autres sont plongées dans la pénombre, et les statues de tel ou tel dieu se distingue dans le clair-obscur, ou sont frappées par des rais de lumière qui tombent du plafond, ajoutant au côté mystique, fantastique de l'atmosphère. Les inévitables groupes de vieux français ou allemands trottinent aussi là, écoutant leur guide d'une oreille, et les papotages du voisin de l'autre, prenant des photos des femmes et hommes en prière comme d'autres lancent des cacahuètes au zoo, avec sans-gêne, impudence, sans la moindre politesse. Souvent sans merci, sans sourire, sans même un regard pour la personne devant laquelle ils venaient de se poster, faisant leur réglages de cadre et lumière tranquillement, au nez du pèlerin qui se concentre sur sa prière. Suis-je mieux, personnellement, agissant discrètement, parfois sournoisement ? Donnant du sourire et du merci quand je me fais repérer, filant à l'anglaise quand le vol d'image s'est déroulé sans accroc. Respect, recherche du naturel, du spontané, mais aussi lâcheté, timidité...Tout cela est mélangé.



Shopping avec ma mère. Trouver un ensemble pour ma sœur est difficile. Problème de taille, problème de goût. Les indiennes ont un goût immodéré pour les motifs foisonnants, les fleurs cousues d'or, les choses qui brillent, les patchworks de couleurs...C'est très souvent hyper-chargé, kitsch, importable en Europe (ou même ici selon moi). On nous déplie tout le magasin, on a du mal (c'est peu dire) à se faire comprendre. A se demander si on vient de la même planète. Ils semblent comprendre les mots, mais se contre foutent de leur sens. Taille 42, pour la quatorzième fois, mais non, ils emmènent encore des petites tailles. Sans motif, ou telle couleur, et toujours, encore et encore, ils reviennent avec des trucs qu'on a déjà rejeté 100 fois. Pour finir, c'est ma mère qui trouve son bonheur. Et moi je perds patience. Les nerfs sont soumis à rude épreuve. Et quand on tombe sur des vendeurs qui n'ont pas envie de bosser, j'ai envie de les frapper. Quand on tombe sur des vendeuses qui semblent outrées qu'on ne veuille pas de son pantalon rose bonbon couvert de broderie argent, bien qu'on ait clairement demandé un pantalon uni beige ou marron, et qu'en prime elle nous sort des prix risiblement gonflés, me revient le goût du sang, et l'envie pas juste effleurée de défenestrer cette lobotomisée.


Même sentiment quand je me retrouve face au groupe de fainéants qui servent de liftiers dans notre hôtel. Ouais, on a un ascenseur ! Ce qui pourrait être drôlement pratique. Si on avait le droit de l'utiliser par nous mêmes. Bien sûr c'est pas le cas. Cela fait partie de ces petits boulots inutiles qui perdurent en Inde, et qui probablement aident des familles à vivre...Mais ! Mais ces bougres d'imbéciles laissent toujours les portes ouvertes, pour que personne ne puisse appeler l'ascenseur de l'étage où il est. Au lieu de ça, il faut sonner pour que le liftier vienne te chercher. Sauf qu'ils ne répondent jamais ou presque à la sonnette, et qu'il faut les trainer pour les faire se bouger le cul. De la patience, un peu de chance, et seulement alors, il rentre dans la cage qui ne fait même pas un mètre carré, on se tasse à sa suite, et c'est parti pour un tour de manège. Il nous dépose, et redescend mater la télé. Et ça demande des bakchichs, pour les remercier de pourrir mon quotidien. Ces ectoplasmes me le demandent en larvant jusqu'à moi, et me chuchotant des mots gluants dans l'oreille à propos du « tip ». Méprisables créatures.


Ça me fait penser aux deux idiots qui se sont jetés sur nous à notre hôtel de Bangalore, prenant nos sacs sans qu'on est rien demandé naturellement. Une fois dans la chambre, ils posent le tout (c'est pas léger). On leur file 10 roupies chacun (c'est jour de bonté). Du coup, ça doit leur faire péter un circuit, parce qu'ils s'agitent dans tous les sens, voulant nous satisfaire à tout prix. Nos Dupont et Dupond se lance alors dans la tâche complexe d'allumer la télé pour nous montrer qu'elle marche. Ils se débattent avec la télécommande, appuyant n'importe où. Sans aucun doute, ils sont illettrés, en plus d'être idiots. Pour en finir avec ce spectacle, je les aide, mais le temps de chauffe doit leur paraître trop long, alors Dupont débranche tout, croyant à un mauvais fonctionnement ou je sais pas. C'est reparti pour un petit numéro avant que je me lasse, m'empare de la télécommande, leur montre que tout marche bien, qu'on est contents, merci d'être passés et au revoir. Mais ils ne s'avouent pas vaincu, ils veulent faire quelque chose. Ils repèrent la carafe d'eau. Dupond se précipite dessus et en renverse un bon paquet par terre dans son excitation. Parce que la carafe qu'ils veulent remplir était pleine, bien sûr. Dupont frappe Dupond sur le crâne pour lui apprendre à être maladroit. Le cyclone sort de la chambre, nous laissant un peu coi. Deux minutes plus tard, Dupont apporte une carafe de nouveau pleine, d'une eau qu'on ne boira pas. Et Dupond passe la serpillère pour nettoyer son bordel. Je les pousse gentiment et en souriant vers la sortie. Ça vaut pas le coup de lâcher des pourboires, si c'est pour qu'ils tournent bourrique.



Revenons-en à Madurai. Promenade en ville, sous le cagnard, dans les effluves toxiques du trafic infernal. Toujours mon sens de l'orientation défectueux (celui de ma mère est pas mieux alors on est pas aidé), alors on prend les mauvaises routes forcément, et faisons des kilomètres en trop. Le recueil d'informations auprès des passants est assez chaotique et pas toujours efficace, mais petit à petit, on finit par se retrouver et arrivons à la rivière. Le paysage est pas idyllique, loin de là. Le niveau de la rivière est naturellement bas en cette saison, et laisse à découvert les tonnes de déchets éparpillés sur le bord. Malgré tout, l'endroit est vivant et intéressant. La rivière n'est pas qu'un dépotoir, mais aussi une laverie, et un chiotte à l'air libre. De l'autre côté de la rivière, des femmes font la lessive sur des rochers et font la toilette des enfants. De notre côté par contre, les rochers sur lesquels je m'apprête à crapahuter pour prendre des photos sont maculés de crottes à l'odeur impossible. Un peu plus loin, un petit campement s'est formé dans un coin asséché du lit de la rivière. Sorte de blanchisserie de fortune ou l'on sèche de nombreux draps et vêtements. Tout le long de la rivière se trouve des entrepôts en tous genres, et on est arrêté à plusieurs reprises par des travailleurs, qui sont curieux de nous et nous demande des photos. On est aussi escorté par une ribambelle d'écoliers avides d'images qui nous récitent les quelques phrases d'anglais qu'ils connaissent.


Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 09:03

Retour à la gare. Là, on se pose avec un café et quelques bricoles à manger. On est encore en « mode survie », cherchant à reposer les corps fatigués, tout en cherchant des solutions, réfléchissant aux prochains mouvements. J'appelle un premier hôtel. Normalement, c'est bon, on peut venir, y'a une chambre de libérée. On repart avec notre fardeau. Une fois là-bas, on nous présente une chambre simple, dans laquelle on pourra ajouter un matelas par terre. C'est parfait, on sort les passeports pour le check-in, heureux d'avoir un endroit à nous. Et c'est le moment qu'ils choisissent pour se rendre compte que la chambre a été réservée. Blasés, on repart dans notre errance.


La gare, encore. Nouvel appel à un hôtel. Là encore, on nous dit qu'une chambre est possible. Sur place, la donne a semble t'il changé. Il faut attendre 14h pour que des chambres se libèrent. J'y crois moyen, mais on s'arrange pour laisser nos bagages là en attendant, et c'est toujours ça de pris.



Enfin légers, on se rend au fameux temple de Thanjavur, dans le nord de la ville, quartier plus ancien et plus populaire. Ce qu'ici on appelle tout simplement « The Big Temple » est un complexe de temples et autres bâtiments assez impressionnants. Mais pas plus envoutant que ça non plus.



Petite bouffe (du « punkle ») pour moi dans un petit resto local. Comme d'hab, ma mère ne mange rien, elle tient sur un régime de lassi et de jus d'ananas. On traîne parce qu'on ne sait pas trop quoi faire en attendant d'avoir une chambre. On se trouve un cybercafé où tuer un peu le temps, et se tenir au courant des dernières nouvelles des proches.


De retour au Tamil Nadu Hotel, on nous dit qu'il n'y a pas de chambre pour le moment et qu'il faut attendre encore une demi-heure le retour du manager. On squatte le jardin dans la grande cour de l'hôtel. Le manager revient toujours pas. Ça sent le roussi, cette histoire, alors on se décide à battre de nouveau le bitume à la recherche d'une chambre. On annonce qu'on revient un peu plus tard pour voir le manager, ce qui nous permet de laisser nos bagages. Après plusieurs demandes, on finit par dégoter une chambre potable à un prix dément mais on est pas en état de faire la fine bouche. On part chercher nos bagages. Le manager est là, et nous propose une chambre. On regarde à quoi elle ressemble bien qu'on est donné notre accord pour l'autre. C'est bien mieux, et bien moins cher. Tant pis pour l'autre, et au moins nos bagages sont sur place. Je retourne expliquer le truc et récupérer mon sac à dos dans le premier hôtel, et rejoins enfin ma mère dans notre chambre. Qu'est-ce que c'est bien d'avoir un chez soi. Douche, repos, confort, intimité et sérénité. Aaaaahh...



Finalement, on repart assez vite en vadrouille, revigorés par la résolution de nos problèmes. On repart dans le quartier populaire de la ville, et visitons le palace. Des belles sculptures, de l'architecture sympa. C'est peut-être parce que j'ai l'esprit plus léger mais ça me plait même plus que le célèbre gros temple du matin. Le soleil se couche et colore chaudement le bâtiment. Des jeunes s'échinent et rigolent sur le terrain de sport à côté. Des vieux lézardent sur des marches au soleil. La journée se finit doucement.


Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:57

On arrive à Thanjavur en fin de journée. Premier hôtel : complet. On essaie le deuxième sur notre liste : complet. Merde alors. Apparemment, on est tombé dans un week-end-end de très bonne augure pour les mariages, alors toutes les chambres ont été réservées. On crapahute à travers toute la ville, harnachés comme des mulets, essayant tous les hôtels un à un, les plus pourris comme les palaces, mais c'est complet, complet, complet. Quelques kilomètres à tourner en rond plus tard, on ne sait plus quoi faire. Il doit être près de 23h. On a tout essayé. Je suis désespéré. Si je me laissais aller, je me mettrais à pleurer. Je regarde ma mère, fatiguée, avec sa valise à roulette, et ses deux sacs à dos, qui se tient à mes côtés, qui ne se plaint pas mais qui n'en peux plus, apparemment. Et je suis pas foutu de lui trouver un endroit où dormir, ça me rend dingue. C'est pas une vieille, loin de là, mais elle a passée la cinquantaine. Elle a passé l'âge de dormir à l'arrache dans une gare. Et pourtant, c'est la seule solution qui nous reste.


On se rend comme des âmes en peine à la gare de Thanjavur, dans le centre ville, et on commence à s'installer dans un coin du hall. On est une belle curiosité pour les quelques autres paumés qui traînent dans la gare. Un vieux gars à côté de ses pompes et puant l'alcool semble concerné par notre sort, et il nous traîne pas mal autour, nous parlant en Tamil, essayant apparemment de trouver une solution avec son esprit embrumé par l'alcool. Sympa, mais puant et d'aucune aide. Deux gendarmes lui demandent de nous laisser tranquille. Eux non plus ne savent pas trop quoi faire de nous. Ça doit pas être une situation courante. J'ai l'impression qu'on ne devrait pas être là, qu'ils devraient nous dire de foutre le camp, mais qu'ils n'en ont pas le cœur. Ils se parlent entre eux. Leur petit conciliabule débouche sur un conseil : acheter un serpentin anti-moustique. Ce que je fais aussitôt à la boutique à côté de la gare.



Ma mère s'installe dans un siège. Je lui file ma moustiquaire dans laquelle elle s'enveloppe. C'est une vision comique. On dirait une statue incongrue, recouverte de son voile. J'en prends des photos, pour les souvenirs et pour détendre l'atmosphère, genre on en rigolera plus tard. Mais j'ai pas vraiment le cœur à la rigolade. Le sentiment de fatalisme et d'apitoiement m'a passé, il faut que je fasse quelque chose. Je peux pas la faire dormir comme ça, dans une gare. Je pars au tchai-shop à la sortie de la gare, et sirote un thé pour m'aider à réfléchir aux possibilités. Je suis repéré par une bande de gars habillés en blanc qui traînent et discutent là. Pas des rickshaws, je sais pas exactement ce qu'ils foutent là. On discute, ils se renseignent et je leur explique mon cas. Ils compatissent et m'explique la situation. Apparemment, c'est Krishna qui s'est marié à ce moment là, alors forcément, les hindous, très religieux-superstitieux, s'y mettent tous en même temps. Ils me disent que demain, dimanche, ça devrait aller mieux et qu'on trouvera quelque chose. Ils sont sympas et chaleureux, et l'un d'entre eux parle très bien anglais. Mais ça ne suffit pas à me remonter le moral.


Je retourne à ma mère. Je lui propose de jouer à une espèce de jeu de cartes que j'avais fabriqué avec des bouts de papiers. Elle accepte gracieusement. Ça occupe. Mais mon esprit n'arrête pas de ruminer. Qu'est-ce que je fous là avec ma mère ? Je retourne au tchai-shop. Y'a une espèce de palace hors de prix à 10 km d'ici, je téléphone pour voir s'il leur reste quelque chose, sans trop d'espoir. Mais ça sonne dans le vide. Je demande alors aux hommes en blanc si c'est possible de prendre un taxi pour la ville la plus proche, et trouver un hôtel là-bas. Désolé, celui qui parle bien anglais m'explique que ce sera partout la même merde. Ce week-end-end des mariages, c'est partout dans le Tamil-Nadu, et les villes à côté seront tout aussi bookées. Bon, et est-ce que ce serait possible de louer un taxi pour la nuit pour y dormir, ce sera déjà un peu plus confortable et plus intime. Je peux pas laisser ma mère là-dedans, vous comprenez. Il me regarde intensément, réfléchissant, puis, prenant son portable, me dit : « Attends, je vais voir si je peux pas faire quelque chose. Je vais appeler un ami, il aura peut-être une solution, une chambre pour vous. Ce serait dans un hall de mariage, il y a je crois une chambre de libre, pas super, et c'est une chambre pour une personne mais...

- Ce serait super. Merci.

- Attends, c'est pas sûr, mais je vais appeler pour voir.

- Ouais ouais, bien sûr. Merci en tous cas. »

Lui et ses potes s'éloignent, il passe son coup de téléphone, discute avec les flics, et discute encore. Ils reviennent vers moi. Je prie intérieurement. Ils m'annoncent que c'est bon. A deux kilomètres de là, une chambre sommaire nous attend. Je les remercie trois mille fois et retourne à la gare.


Je reviens tout heureux à ma mère, statue de sel emmaillotée qui fait vraiment pitié dans ce décor, et lui dit qu'on a une chambre. On prend un rickshaw, suivi par une escorte à moto, à la tête desquels l'homme qui vient de nous sauver, l'homme au bonnet rouge. Sur place, on nous attend, portes ouvertes. Il est environ une heure et demi du matin. Le bonnet rouge nous dit de suivre le groom-gérant, et qu'on a rien à payer, on est ses invités. J'ai le cœur qui fond à ces mots, et le regarde avec des yeux d'amour, et un sourire large. La chambre est sommaire en effet, et une partie de la pièce est rempli de pots de peinture dont l'odeur est assez forte. Des couvertures ont déjà été installées par terre pour me servir de matelas. On a même une salle de bain. Ils nous donnent les clés, et nous laissent immédiatement tranquilles. On s'installe, pose la moustiquaire au-dessus du lit, ouvre les fenêtres pour aérer et supporter les odeurs chimiques de la peinture, et on tombe dans un sommeil profond.


Boom, boom, boom. Boom, boom, boom. On est réveillé. Je me lève et vais ouvrir à la porte, zombifié. A la porte, le gérant avec deux thés à la main, qui en me les donnant m'annonce poliment qu'il va falloir quitter la chambre. Il nous laisse. Le soleil se lève à peine. Il est 6h30. Quatre heures de sommeil derrière nous, on remballe. C'est mieux que rien et j'oublierai pas ces âmes charitables. On repart en ville, pour une nouvelle recherche. Pas moins compliquée.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:43

Ce matin, petit déjeuner peinard avec ma mère et Francis.

On lit le journal. Une femme a foutu son petit fils à bouillir dans une marmite, parce qu'il était le fils que sa fille avait eu avec un homme d'une autre caste. La fille en question s'était marié malgré l'interdiction de sa famille. Plusieurs années ont passée, et elle a voulu revoir sa famille, alors elle est allé avec son petit visiter la famille. L'accueil a été pour le moins chaleureux. On parle entre nous de cette horreur, quand un autre mec à la table derrière s'immisce dans la conversation, en sortant des conneries du genre « c'est leur culture, leur coutume, on n'a pas à s'immiscer là-dedans...si l'Inde est si fascinante, si on y vient, c'est surtout parce que c'est le seul pays où la tradition cohabite encore avec la modernité...il ne faut pas qu'on essaie de la changer...c'est horrible mais c'est comme ça... ». Ça chauffe un peu Francis, mais on décide de ne pas rentrer dans un débat aussi débile, face à des arguments aussi cons. Bouillir un enfant parce que c'est un « bâtard » d'une autre caste...Je suis pas Jacques Vergès, je compte pas m'en faire l'avocat.



Avec ma mère, on prend un bus gouvernemental pour Pondicherry, chargés comme des mulets. Un peu tournés à « Pondi » pour trouver un hôtel abordable : le front de mer est hors de prix, à moins d'aller dans un hôtel appartenant a l'ashram du fameux Sri Aurobindo, et donc de se plier à des règles strictes (couvre feu, pas d'alcool, pas de tabac...). Notre chambre est sublime (pour mes standards), mais on y traine pas et partons sur la croisette. C'est plutôt désert, et pas super joli. Que des rochers, pas de sable. Soleil violent. J'ai faim, on s'arrête prendre un thali. Petites embrouilles avec le serveur, con comme une huître. On continue la promenade jusqu'à un temple, censément animé le vendredi, mais c'est plutôt mort (mauvaise heure peut-être) et barbant.



On revient vers l'hôtel tranquillement par de nouvelles routes. Difficile de se perdre malheureusement. La ville est très planifiée, les rues sont larges, propres, boisées. Les maisons et villas coloniales arborent des tas de couleurs chatoyantes. Ville bourgeoise a l'atmosphère peu indienne. Pas grand monde dans les rues, personne a trainer sur son pas de porte, pas de stands de rues... C'est mort, on se croirait dans une petite ville européenne. La vieille ville, coloniale, est préservée ainsi, et j'imagine que les habitants en sont très fiers, et que les indiens en visite doivent trouver ça fabuleux. Mais pour un touriste européen, ça donne envie de fuir, ce que la plupart font.


Ça me fait penser à l'ignoble ville conceptuelle de Chandigahr (créée par Le Corbusier), qui m'avait laissé de mauvais souvenirs, de par sa laideur, son excès d'ordre, son absence de vie, et pour la mentalité spéciale de ses habitants. Dont le caractère (rigide, carré, obtus, fier, et intolérablement administratif), j'en suis persuadé maintenant, est un résultat direct de l'architecture qui les entoure, de cette ville monstrueuse. Ça semblera évident à beaucoup, mais ce n'est que maintenant que je réalise pleinement la force qu'exerce sur les hommes, leurs âmes, l'architecture, le développement urbain, l'urbanisme ou qu'importe comment on appelle ça. Ça me fait penser aux grosses barres HLM et l'effet qu'elles doivent avoir, et puis à l'opposé aux merveilleuses vieilles villes arabes. Et je me dis que si un jour je me pose quelque part, j'aimerais que ce soit dans une médina, près d'un vieux bazar, dans une belle ville arabe. A Damas, au Maghreb, ou ailleurs. Au milieu de ces labyrinthes d'allées, aux multiples odeurs, aux lumières envoutantes, grouillantes de monde, de voix, de sourires simples et de beautés. Là, je me sentirais bien.



Un carrefour. A droite l'hôtel, à gauche, internet. J'essaie de convaincre ma mère de ne pas me suivre et soit de rentrer seule a l'hôtel, soit d'aller se promener. Ça va faire près d'une semaine maintenant qu'on est ensemble 24/24, et ça commence a me peser un peu. Rien d'insupportable, mais ça pourrait venir. Je n'ai jamais fait ça avec qui que ce soit, ayant toujours des moments de solitude, des moments ou je fais mes petits trucs de mon coté.


«  Je vais sur internet. Si tu veux aller a l'hôtel, tu vas tout droit et prend la grosse route a gauche et tu y es.

- Oh, je vais aller avec toi.

- (…)

Regard désapprobateur de ma part.

- Ah...J'ai pas le droit de venir ?

- Mais si. Mais tu viens parce que tu veux aller sur internet ou parce que tu veux pas me lâcher ?

- (…) Hum, je peux faire les deux.

- Les deux quoi ? Aller sur internet et pas vouloir me lâcher ?

- Ouais.

- Hé, va falloir que tu fasses des trucs de ton coté des fois, hein. J'ai pas l'habitude d'être sans arrêt avec quelqu'un. C'est pas dur de rentrer a l'hôtel.

- Oh, je vais pas rentrer a l'hôtel maintenant, j'ai envie de me promener.

- Ben vas-y alors.

- Pas toute seule. Je vais me perdre.

- Je te préviens, tôt ou tard, il faudra que tu t'y mettes, on va pas tout le temps rester collés.

- Ouais, ben, pas dans une grande ville comme ça.

- (soupir) Bon allez, on y va, chelo. »


Internet pourri. Bon resto sympa. Dodo après un petit film, coutumier à présent, sur le laptop.

Aujourd'hui, on part pour Thanjavur en début d'après-midi. Ça a l'air sympa, un beau temple, un spot pas super touristique avec une ambiance bien indienne. Je m'imagine bien y rester quelques jours. Mais ça va se passer quelque peu différemment. En attendant, le matin, on part prendre un petit-déjeuner à prix exorbitant (encore un conseil de merde du bon vieux « Lonely Planet », ça commence à être trop souvent le cas), et partons en ballade.



Ma mère s'est mise en tête d'aller voir le cimetière colonial dont parle son « Routard ». Pourquoi pas, j'aime bien les cimetières moi-même. Comme d'hab avec le « Routard », les indications sont des vrais jeux de piste, alors on tourne pas mal, marchant sous le cagnard de midi. Un expatrié français nous remet sur le droit chemin. Le cimetière est sympa, très coloré, les allées couvertes de végétation, des arbres un peu partout. Des noms tamouls à rallonge, francisé, sur les croix. Du genre Francine Rammallapulany, Roger Dispuvalam...On se prend un rickshaw pour rentrer à l'hôtel. On y est en deux minutes en passant par un autre chemin. Merci le « Routard ». C'était pas une journée à suivre les guides. Et la décision d'aller à Thanjavur, encensée dans les guides, s'inscrit dans la lignée. Bad Karma en ce moment.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:30

(...)

A la table d'à côté, j'ai la surprise de revoir Stéphane, l'assistant du maître au centre Vipassana de Jaipur. Il revient justement du Sri Lanka, et rassure Francis sur la pédophilie. Ce n'est peut-être pas mieux, mais les choses ont changé depuis le voyage de Jean-Jacques. Ils ne s'affichent plus impunément dans n'importe quelle rue de n'importe quelle ville. Il faut vraiment le vouloir pour tomber dans des quartiers spécifiques. On risque peu de tomber sur Robert, 65 ans, tenant sur ses genoux un petit cingalais de 8ans, alors que tout ce qu'on voulait, c'était boire une bière tranquille, et pas nourrir l'usine à cauchemar. Francis se sent mieux et remotivé, bien que ce soit le foutoir là-bas en ce moment, limite catastrophe humanitaire à cause des combats entre indépendantistes tamouls et le gouvernement cingalais.


Stéphane, de son côté, a bien trouver son maître saxophoniste, qui a accepté de le prendre comme disciple gratuitement (!). Il est hébergé dans un modeste appartement qu'il paie 800 roupies le mois (il a vraiment tiré le gros lot, lui, le salaud). Tout va bien donc, si ce n'est qu'il m'apprend que les règles auraient changé pour l'obtention d'un deuxième visa de 6 mois. Ça ne se fait plus et il n'a obtenu que 3 mois. Stéphane compte donc rentrer 4 mois en France, se refaire de la thune, et revenir. Les italiens l'auraient encore plus mauvaise, ils n'auraient droit qu'à 3 mois dès le premier visa. D'autres disent que c'est des conneries, les expériences se contredisent alors il est difficile de trier le vrai du faux, les règles officielles et les applications concrètes. Tout semble possible, pour le pire comme pour le meilleur.


Ça me fait bien réfléchir, en tous cas. Trois mois c'est rien pour ce que je veux faire. Ça me foutrait mes plans en l'air. J'ai besoin de 6 mois, pour bien avancer dans les tablas, pour me poser et bien étudier mes cours de FLE (Français Langue Étrangère), et parce que tout simplement j'ai envie de rester un moment sur Varanasi, que je ressens comme une maison secondaire, mon deuxième « home sweet home ». Francis me dit que je peux tenter d'obtenir le visa étudiant d'un an, si mon prof est bien officiel, qu'il peut faire une lettre bien propre, soutenu par une institution officielle. C'est peut-être faisable, étant donné qu'il est aussi prof de tabla dans une école de musique indienne (pour indiens, pas pour touristes). Au bout de quelques jours de réflexion, ma décision est prise. Je laisse tomber le Sri Lanka, pour cette fois. De toute façon, voyager avec mes tablas était une idée complètement conne. C'est une galère monumentale, je me vois mal crapahuter là-bas avec tout ça à trimballer. Mon visa se termine cinq jours après le départ de ma mère. Ça va être le rush mais il faut que j'atteigne Varanasi au plus vite, essaie de dégoter ce fichu papier officiel pour me soutenir dans ma demande de visa étudiant, et parte dans la foulée au Népal. Ça va être le stress mais j'ai pas le choix, je ne me vois pas reprendre la vadrouille en Asie sans avoir fait ce que j'ai à faire ici.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:21

En fin de journée, on se pose en terrasse du restaurant le plus populaire du coin, tenu par Jean-Jacques, un français qui vit là depuis des lustres (~ 30 ans). C'est déjà bien plein, et un type me demande en anglais s'il peut se joindre à nous. Assez vite, on réalise qu'on est tous les deux français (nos accents anglais sont tellement parfaits ;-) qu'on l'a pas entendu de suite), et même tous les deux finistériens. Ma doué beniget ! On est bientôt rejoint par Joël, et c'est parti pour une longue et bonne soirée à discuter, avec de la bonne bouffe, et des bières bues « en cachette » comme on fait ici (c'est à dire avec la bouteille sous la table, et la bière parfois versée dans des verres opaques ou des tasses, mais généralement des verres, faut pas déconner).Francis alimente largement la conversation avec ses histoires incroyables, qu'il raconte calmement et avec un certain recul, mais avec un plaisir de conteur non dissimulé.


Quelques histoires de Francis, le Quimpérois :

1971. Junkie, et refusant de partir à l'armée, il décide de partir, à 18 ans, avec trois potes, en Inde. Ils partent a l'arrache, sans bagages, avec juste quelques dollars cachés dans le passeport, lui-même plié en deux dans la ceinture. Ils traversent Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan. Il adore l'Afghanistan, la mentalité de ses habitants, la qualité de ses drogues...Il dépasse franchement la durée du visa. Jusqu'à ce qu'il rencontre un type qui lui dit que si son but c'est d'aller en Inde, il ferait bien d'y aller tout de suite parce que la guerre est proche, et après, il n'y aura plus moyen de passer. Un petit bakchich a la frontière pour faire passer l'« overstay ». Il traverse le Pakistan, en pleine préparation guerrière. L'armée comme la population est prête a en découdre, l'ambiance est pesante. La guerre indo-pakistanaise de 1971 va mener notamment à la création du Bangladesh. « Pour moi, le Pakistan, ça a été une expérience horrible. Je veux plus y foutre les pieds. C'est vrai qu'y'a plein de voyageurs qui ont adoré le Pakistan, qui disent que les gens y sont merveilleux, etc...Ben moi pas. Je suis passé au mauvais moment aussi. Tu les voyais tous se ballader avec des flingues, l'armée partout, à cran, se rendant vers la frontière. »


Passée celle-ci, l'omniprésence belliqueuse de l'armée pakistanaise disparaît. En Inde, quelques jeeps se battent en duel, l'ambiance est plus tranquille. Peu de temps plus tard, la guerre éclate. Francis et ses potes se plaisent en Inde. Ils vont y rester en clandestin pendant des années. Francis y reste 11 ans. Un autre pendant 23 ans. Un des quatre est mort depuis, je sais pas comment. Un autre est en taule à Dehli pour possession de drogue. Il attend sa sentence depuis un an. Il s'est fait gaulé à l'aéroport avec 1,2 kg de shit de très bonne qualité. Les règles ont changé récemment en Inde concernant la possession, alors Francis ne sait pas trop à quelle sauce il va être mangé. En dessous d'un kilo, avant, et on s'en sortait sans problème. Maintenant, ils font aussi des analyses et la qualité du shit, son taux en THC, est pris en compte. 800 g de très bon shit peuvent équivaloir 1200 g, et donc te mener à 20 ans de prison. Francis espère que l'argent, les pots de vins, vont pouvoir régler tout ça. En Inde, comme ailleurs, la justice peut s'acheter.


Francis a été junkie et s'est enfilé des tas de trucs, de toutes les manières possibles et imaginables. Il s'est même fait un shoot de café une fois. Opium, coke, héroïne, opium, LSD, mezcal, morphine, peyotl, et j'en oublie...Il raconte comment il procédait pour extraire l'opium de suppositoires pour règles douloureuses, faisant en gros fondre le tout, et laissant refroidir la pâte obtenue dans l'eau, l'opium tombant alors au fond du récipient, qu'il récupérait alors sans soucis. Sa limite : il n'a jamais osé/voulu s'en mettre directement dans les yeux. Il explique le petit quotidien de l'opiomane. Sa méticulosité, sa propreté, son organisation obsessionnelle. Il parle des hommes en costard et attaché-case, qui se pointe à la fumerie, se change pour être plus à l'aise, s'installe confortablement et lit son journal avec un thé...Et enfin va se poser avec sa pipe d'opium, s'en fumer quelques-unes. Certains, ceux qui maitrisent vraiment, arrivent même à manger après. Car l'opium fait vomir. Y'a pas moyen d'avaler quoi que ce soit, ça ressort aussitôt. L'effet vomitif dépend aussi de la qualité de l'opium. L'opium laotien serait le plus supportable selon lui. Avec celui_là, il arrive à siffler une bière, tranquille. Lui-même est opiomane par intermittence. Il raconte par exemple ces passages à Vang Vieng, Laos, où il se pose une petite semaine, se fumant 15-20 pipes par jour, et puis s'arrête et se barre ailleurs, avant que l'opium, son addiction ne l'attrape pour de bon. Il lui faut bien quelques jours pour s'en remettre. Le sevrage est difficile, mais il contrôle et ne plonge pas dedans.


En France, il a tenu pendant longtemps un magasin « exotique » ou « oriental », comme on dit. Vendant les habituels produits indiens : fringues, artisanat, encens, instruments de musique... Maintenant, il a laissé l'affaire à sa fille et son beau-fils. De la même manière que les hindous font, d'après lui. Ils bossent, s'occupent des enfants...et quand ils se font vieux, que les enfants ont bien grandis, ils transmettent leur business aux enfants et partent en pèlerinage. De longs voyages à travers le continent indien, allant d'un lieu saint à un autre, retournant se poser pour une courte période chez leurs enfants, et repartant en vadrouille.


Francis aussi est un féru de pèlerinage. Il n'est pas hindou, ou religieux, mais adore faire des pèlerinages. Il en a déjà fait des tas en Inde, à Kanyakumari, Rameshwaran... Il a monté les 10 000 marches dans le Gujarat (?) - plusieurs fois d'affilé même, c'est un fêlé de marche. Il a fait le pèlerinage qui consiste à longer la mythique rivière Narmada, qui coupe presque en deux l'Inde d'est en ouest, et sépare de fait l'Inde aryenne (au nord), et l'Inde dravidienne (au sud). De telle ville (Indore, Omkareshwar ?) jusque l'estuaire dans la mer Arabique (?), puis remontée jusqu'à la source à l'est, et retour au point de départ (2500 km au moins ?). Il compte faire celui de Saint Jacques de Compostelle aussi. Il aime l'ambiance de ces pèlerinages, il aime les pèlerins, leur état d'esprit si particulier. Et il est fou de marche.


Et fou de graines aussi. Petite folie cocasse, pendant de longues années, il s'est amusé à collecter des graines de plantes, fleur...partout où il passait. Se rendant parfois à des endroits uniquement dans ce but, attiré par des jardins réputés. Et il passait alors des journées à ramasser des graines de toutes sortes, toutes tailles. Remplissant des sacs de dizaines de kilos qu'il envoyait en France. Même pas pour les planter, mais pour en faire des colliers. Les utilisant brutes ou en les décorant. Pas sûr que c'était une activité rentable plus qu'une lubie (qui se chargeait de faire des colliers avec des tonnes de graines ?).


Ça me fait penser à un mec de 60 balais peut-être, que j'ai rencontré à Madras, qui lui, pour se faire de l'argent en plus de son RMI, et pouvoir passer 4 mois par an au Tamil Nadu, se lançait dans des combines originales. Au moment ou je l'ai vu, il prospectait les usines des environs, s'apprêtant à commander 10 000 cintres qu'il allait revendre à je ne sais qui en France. Il avait aussi déjà commandé 100 000 sacs plastiques. De grosses quantités, sur des articles qui ne valent rien, mais c'est suffisamment efficace. Moins poétique que des graines ramassées aux quatre coins d'Inde sûrement, mais pourquoi pas.


Francis est une vraie encyclopédie ambulante sur l'Inde et l'hindouisme, bien qu'il ne le montre pas trop, mais faudrait pas venir le chercher sur ce terrain. Il a bossé avec un peu tout le monde en Inde, parle hindi couramment (« naturellement, dit-il, ça fait trente ans que je fais du business ici, c'est la moindre des choses »). Là, son plan, c'est d'aller visiter le Sri Lanka, où il n'est encore jamais allé. Il hésite encore parce qu'il a entendu des sales histoires de pédophilie sur le pays. Jean-Jacques confirme ses craintes. Il se rappelle de scènes hallucinantes de pédophilie affichée et assumée. Il se rappelle bien être entré une fois dans un bar rempli d'hommes âgés en compagnie de gamins. Des allemands, belges, hollandais (on se demande tous pourquoi ces trois pays, sans trouver de réponses), qui le voient rentrer et lui font tous un grand sourire, genre « Bienvenue au club ». Il en a la gerbe en y repensant.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:09
On veut pas trainer sur Chennai alors on se bouge sur Mamallapuram le lendemain. Joël s'y rend aussi, alors on partage un taxi, puis prend le bus ensemble. Rentrer tous nos bagages (surtout les miens) dans le bus me fait vite comprendre la galère que ça va être. Mamallapuram ressemble vaguement à une ville de western, avec de larges avenues en terre battue longées par des baraques pas hautes, des hôtels et des boutiques pour touristes. Remplacer les chapeaux de cow-boy par des bobs, les boots par des tongs, et les ponchos en peau de bison par des chemises à fleurs, et on y est. Y'a un petit côté village vacances qui me dérange. Mais venant d'une ville au trafic infernal et bruyant, une ville polluée, grise et cimentée, ce petit village tranquille remplira parfaitement son rôle de petit paradis. Petit tour des hôtels et négociations acharnées. On s'arrête dans un hôtel coquet en bord de plage, avec même une piscine (attention, on rigole plus !).


On doit retrouver mes tante et oncle, Marie-Hélène et Jo, qui sont également venus se dorer la pilule en Inde, et voir ma tête. Il nous faut pas long pour les retrouver. Sirotant une bière à un bar sur la plage, bien sûr. Ça fait déjà 5 jours qu'ils se la coulent douce dans le coin. La plage est magnifique. Du sable fin et blanc, une mer bleue et chaude, de beaux rouleaux, du vent marin revigorant, et quelques pêcheurs. Y'a pas grand monde sinon, et c'est tant mieux. On se retrouve donc paisiblement autour d'un verre. C'est étrange de se retrouver là, en Inde, avec une partie de ma famille. Y'a pas tant que ça de voyageurs dans la famille, et pas vraiment les moyens non plus. Gamin, le plus long voyage qu'on ait pu se permettre avec ma famille, c'était deux semaines de camping autour de Vannes, à 200 km de chez moi, toujours en Bretagne. Et là, je me retrouve avec ma mère, ma tante et Jo, sur une plage du sud de l'Inde. C'est juste dément !



La journée des plaisirs se poursuit au resto. Ils ont du beef-steak ! Et il est délicieusement tendre...C'est un feu d'artifice pour mes papilles. 10 mois que j'ai pas posé les dents sur un bon vrai steak. Je devais combattre des pulsions meurtrières envers les vaches sacrées qui me narguaient dans les rues. Je m'imaginais me couper un morceau à même la vache, discrètement, au cœur de la nuit, à coup de hachoir. Ou me jeter mâchoire en avant sur le flanc d'une grassouillette. C'est pas une surprise, mais j'ai découvert dans ce voyage, surtout depuis que je suis au pays des hindous, que j'ai pas du tout l'étoffe (et pas envie de l'être) d'un végétarien. Je suis un carnivore ! Je veux de la viande ! Je veux du sang !



Baignades, glandouille, tablas (j'arrive encore à pratiquer un peu pour le moment, mais je laisserai tomber une fois parti d'ici – pas le temps, pas l'ambiance, pas l'esprit à ça), bouffe et légère promenade. Rien de bien violent et ça me va. Le soir, on se fait un petit apéritif festif, avec le saucisson, et la bouteille de Gaillac (Lions Lamartine, yummy!), qui n'a jamais été aussi bon que ce jour là.



Dernier petit déj ensemble. Jo et Marie-Hélène tracent plus au sud. Ils ont suffisamment trainer par ici, attendant qu'on montre nos têtes. Il est temps de voir du pays.



Avec ma mère, on se consacre donc aux visites. Les temples, le village de sculpteurs. Rien d'impressionnant en soi, mais l'atmosphère de l'endroit et les belles lumières en donnent tout l'intérêt.


Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 07:38

Fin Février 2009. Chennai, alias Madras. Capitale du Tamil Nadu, et ville à peu près sans intérêt pour le touriste lambda. J'ai mis une quarantaine d'heure pour y arriver. Sac à dos chargé de 3 tonnes de bouquins que j'avais entassé à Varanasi, et dont j'arrive pas à me débarrasser (à échanger ou revendre quoi). Plus mon sac photo. Plus un autre sac plein à craquer de vêtements. Et enfin, fardeau des fardeaux, ma valise à roulettes spécial tablas. Ça faisait déjà des années qu'on se tournait autour avec les tablas (percus indiennes), on s'est trouvé à Varanasi, coup de foudre, amour passionnel, et tout le tintouin. Et maintenant, comme je veux pas m'en séparer et arrêter de pratiquer, j'ai eu la fine idée de m'acheter cette valise à roulette, pour voyager avec et trainer avec moi la bonne dizaine de kilos qui me donne du bonheur, et à présent également des litres de sueur, des maux de dos, et un tas d'autres tracas pratiques.



Je viens en éclaireur à Chennai, pour recevoir ma môman, qui vient voyager avec moi dans le sud pour trois semaines. Je me pose dans un hôtel de traveller, sort les tablas, pratique, tourne un peu en ville : rien d'intéressant, beaucoup de grands boulevards, de circulations, de bruits et de pollution. Je fais la tournée des hôtels pour trouver une chambre double sympa pour la première nuit de ma mère. Je goûte enfin à de la vraie cuisine du sud. Des bons masalas dosas (sorte de grande crêpes fourrées avec des patates, légumes, oignons et épices, à manger avec des sauces), ou des thalis (plat avec du riz, du dhal – sorte de soupe de lentilles-, des tas de sauces et de légumes, des chapatis...) servis sur des feuilles de bananiers et mangés à la main (droite, parce que la gauche c'est pour se torcher le cul), du bon café au lait (la boisson du sud alors qu'au nord c'est le tchai – thé au lait), et j'en passe.


Je fais bientôt la connaissance de Joël, au cybercafé. Il est à côté de moi, écrivant un article sur les attentats de Bombay. Il est journaliste à Sud-Ouest, en vacances en Inde, mais il en profite pour se fendre d'un article sur la situation après les attentats. On sympathise rapidement, et allons manger ensemble. On dégote un petit boui-boui où ils servent du bœuf émincé, et cuit dans de la sauce. Ça fait des mois que je rêve de bœuf alors on se fait pas prier, et c'est délicieux. On se lance très vite dans de grandes discussions sur l'Inde, sur la politique, les arts, et sur nos petites vies. Il est journaliste pour la section culture du journal, et s'occupe du cinéma et du théâtre en particulier. On se trouve forcément des atomes crochus donc, surtout que c'est un autodidacte qui n'est pas sorti de la bourgeoisie avec des discours prédigérés. On voit un peu les choses et le milieu artistique de la même manière, et avec distance, et c'est drôlement agréable d'avoir une conversation sur ses thèmes, sans avoir à peser ses mots et défendre à bâtons rompus ses opinions.


Il me raconte ses années de galères et de petits boulots, de serveur dans des restaurants en Espagne ou en Irlande, les vendanges en Suisse...avec toujours en tête cette envie d'écrire. Sa faim de livre et d'écriture qu'il entretient en parallèle, pendant dix ans. Et puis un jour, à Londres, il voit une annonce pour un journal d'expatriés français, qui cherche un journaliste. Il voit ça comme une chance à saisir. Et au culot, il va dégotter un petit scoop. Il téléphone aux studios d'Abbey Road, se faisant passer pour un journaliste de Libération, qui veut faire un article sur les légendaires studios des Beatles. Abbey Road est un lieu sacré, et fermé aux étrangers. On n'y rentre pas, même en étant journaliste. Il baratine le gars comme quoi il est venu de France uniquement pour ça, etc... Ça marche, et il fait son entrée dans le journalisme.


Il me raconte son boulot au journal, dans le milieu culturel bordelais, ses critiques cinéma et théâtre, et les problèmes qui en découlent, ses interviews d'artistes... Brigitte Fontaine au téléphone : « Ah ben, justement, je viens de finir un ping-pong avec Georges Moustaki... ». Ses histoires dans le milieu théâtreux bordelais me rappelle celui de Rennes, avec ses wannabe artistes, ses prétentieux, ses ambitieux, ses jeunes metteurs en scène grandiloquents et ridicules...


On se voit plusieurs fois encore avant que ma mère n'arrive, discutant facilement et pendant des heures. Lui aussi attends quelqu'un, sa copine. Il finit son article sur les attentats. Et ma mère arrive enfin.


Je vais la chercher au milieu de la nuit à l'aéroport de Madras. Je poireaute un bon moment au milieu des famille indiennes, à la sortie de l'aéroport (plus moyen d'y rentrer sans ticket depuis les attentats). Ma mère montre enfin sa tête. Petit sac à roulette, et habillée comme si elle venait tout droit du cercle polaire, elle est pas déçue d'être enfin arrivée. Premières nécessités : enlever quelques couches de vêtements pour supporter la chaleur locale, et fumer une clope longtemps attendue. Le chauffeur pionce à l'arrière du taxi. Il est défoncé au « paan » ou à l'alcool je sais pas, mais il nous ramène vivant à l'hôtel, même si, comme je m'y attendais, ma mère est pas fan de la conduite à l'indienne...


Je la guide à notre chambre, qui ressemble à s'y méprendre à celle d'un hôtel Formule 1, autant dire que c'est le grand luxe ici. Pour le charme, on repassera, mais on peut pas tout avoir. Elle me raconte ses péripéties de voyage. Bécassine perdue dans Paris, Bécassine dans l'avion...Elle me déballe aussi la montagne de victuailles ramenée de Bretagne devant mes yeux éblouis et ma bouche pleine de salive. Toute la famille y a mis sa petite touche : crêpes, miel, biscuits au beurre, chocolat super extra noir, du fromage, du saucisson, de la confiture à damner, la bouteille de Gaillac que j'avais expressément demandé, et j'en oublie sans doute, et bien sûr un tupper-ware rempli du fameux Kig-a-farz de ma mamie adorée. C'est la fête et je peux pas m'empêcher de commencer à bouffer, même au beau milieu de la nuit, en poussant des râles de plaisir obscènes. Noël continue avec la découverte de mon petit bébé, le laptop tant attendu acheté pour moi en France (c'est plus cher en Inde, mazette !). Mon oncle l'a gavé de films (près de 200 gigas à mater – et une larmichette de bonheur au coin de l'œil, une !), et préparé comme il faut. Prêt à l'emploi. Plus d'excuse pour le retard du blog, et je peux bosser mes photos comme un pro du dimanche.



Avec tout ça, on se couche un peu tard, et se lève un peu tard. On veut faire ça tranquille pour une première journée. De toute façon, y'a pas grand chose à voir ici. Résultat des courses, on se retrouve à faire des bornes et des bornes, en ville, et le long de la côte. On va faire trempette dans l'eau chaude de la Baie de Bengale. La plage est plutôt moche, mais très animée. Les familles sont de sortie pour ce week-end prolongé (célébration de l'indépendance ou un truc du genre). Des tas de stands en tous genres sont dispersés sur la plage, vendant des snacks, des ballons et autres jeux, des cerfs volants, grillant des poissons ou servant des glaces...Peu de monde se frotte aux rouleaux du bord de mer, si ce n'est quelques pêcheurs, qui se battent avec les vagues sur leur frêle esquif, chahutés le temps de s'éloigner du bord. Leurs barques sont si fines et plates qu'avec la houle, on a l'impression visuelle qu'ils se tiennent debout sur l'eau. Les pieds en équilibre sur chaque bord du bateau, cette tribu de Jésus remonte ses filets en dansant avec la houle, et avance en prenant appui sur le fond avec de grands bâtons.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mardi 24 février 2009 2 24 /02 /Fév /2009 13:21

Jaipur - Octobre 2008


« Je suis déçu, triste pour toi, parce que t'as fait le plus dur, et tu manques le plus intéressant, le plus gratifiant. C'est dommage. Tu sais, j'ai déjà fait 5 sessions de 10 jours, plus 2 qui sont des cours pour les « old students ». Je suis passé par plein d'états différents, j'ai fait des tas d'erreurs, même après plusieurs fois. Moi aussi, je me suis déjà retrouve en pleine confusion, plus moyen de se concentrer, assailli par des tas de pensées, impossible de se concentrer sur rien, même la respiration. Mais après, c'est revenu. Y'a des moments, des passages comme ça. Si tu as vécu des moments intenses, c'est parce que tu as été chercher plus profond que les autres. Tu sais, si pour les autres, tout se passe sans problème, c'est parce qu'ils sont restés a la surface, ils se sont pas investis autant que toi. C'est étonnant parce que les premiers jours tu étais tellement...

- J'étais a fond dedans.

- Ouais, tu as travaillé très dur, très intensément.

- Ouais, mais la je ressens plus rien, j'ai perdu tout le travail que j'avais accumulé. Tous ces efforts, ce travail acharné...Envolé, disparu. Il n'en reste plus rien.

- Tout ce que tu ressens maintenant, c'est la conséquence du travail que t'as effectué et de la puissance de la « chirurgie » que t'as appliqué avec Vipassana. Tous ces sankharas sont remontés à la surface. C'est dommage, tu verras pas le résultat de tout ton travail. Et maintenant, les cinq derniers jours, c'est du plaisir, c'est incroyable. Si on dit de ne pas partir au milieu des dix jours, si on te le fait promettre, c'est parce que ça revient au même que de partir au milieu d'une opération. Ça peut être dangereux. Ça va forcément avoir des conséquences. Je ne sais pas sous quelle forme, mais ça va en avoir, tu verras.

- Je comprends toujours pas pourquoi j'ai du passer par ces deux heures de torture, de pure souffrance. Je n'en vois pas l'utilité, je n'en vois pas le but. Pourquoi ? Pourquoi deux heures ? Une heure, je peux tenir. C'est dur, mais je supporte. Mais deux heures ! C'était l'enfer ! La douleur était tellement incroyable.

- Tu aurais du bouger un peu, bouger les jambes

- Ah ! Mais il faut savoir. La seule consigne, c'était « Ne bougez pas. N'ouvrez pas les yeux ». Alors j'ai pas bougé. J'ai souffert, souffert comme c'est pas possible, mais j'ai pas bougé. C'était la consigne alors je l'ai suivi jusqu'au bout. J'avais confiance en vous, en ce cours...alors j'ai appliqué sans me poser de question, car je voulais faire au mieux, ne pas tricher. Mais maintenant, je me sens trahi. On me dit que la consigne n'était qu'un objectif, qu'elle pouvait être brisée un minimum si le besoin en était trop grand. On me dit que les autres ont bougé, ont fait ce qu'ils ont pu, mais ont bougé pour se soulager...Moi j'ai pas triché, j'ai suivi tout parfaitement. Et j'ai été récompensé par une douleur traumatisante, et par la perte de toute ma concentration. Je souffrais et j'étais envahi par une immense colère. Et cette colère a tout emporté avec elle. Le prof dit que cette colère, c'est les sankharas qui sont remontés. Moi je dis que cette colère est bien plus simple que ça. Je sais d'où elle vient, elle était claire, simple, ciblée. Elle était dirigée envers ce cours, le prof, Goenka, toute l'institution. Je voulais les tuer pour me faire souffrir comme ça. C'était une colère très concrète, pas un flot de négativité remonté de je ne sais où. Après, cette colère est restée, ou revenue, toujours après les mêmes cibles, mais parce que je leur en voulais d'avoir ruiné tout mon travail des jours précédents. »


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Je me suis inscris à une session Vipassana au centre de Jaipur, par internet, depuis Bahgsu. Un petit arrêt à Amritsar, une semaine à patienter sur Jaipur, ville néfaste et stressante, et me voilà enfin au Centre Dhamma Thali, dans des collines à l'extérieur de Jaipur.


Je sens à son accent qu'il est français.

« Tu viens d'où ?

- France (dis-je en souriant).

- Ah ben on va pouvoir parler français alors (…) Ah mais t'es breton, non ?

- ! Ouais...

- C'est l'accent, je reconnais.

- Ben merde alors, ça s'entend tant que ça ?

- Non mais j'ai des amis en Bretagne alors je reconnais l'accent.

- Et toi, tu viens d'où ?

- Agen. »


Stéphane, 37 ans. Saxophoniste. Lors de ce voyage, après deux mois au centre Vipassana de Jaipur, en tant qu'assistant, il va à Mangalore, au nord du Kerala, où il va rencontrer un saxophoniste indien, à qui il compte demander d'être son disciple pour quelques mois, le temps d'épuiser ses économies, avant de repartir en France. Il veut apprendre la musique carnatique. Y'a pas des masses de saxophonistes en musique carnatique mais y'a celui là. Il vit aussi de petits boulots comme ouvrier agricole, avant de mettre les voiles, revenir en France pour se refaire de l'argent, et repartir. C'est un choix de vie, comme il dit. Ça a ses inconvénients mais tant que c'est assumé, tout va bien. Il a voyagé et vécu de longues années en Afrique. Deux ans au Bénin en particulier.


Un autre français de La Baule, infirmier libéral à la retraite. Sa première méditation Vipassana, c'était en 1981. Il va entamer avec nous sa 27ème session. En France, il bossait comme un malade, de tôt le matin au début d'après-midi. Trois heures de pause, et il enchaînait alors jusque tard le soir. Même alors, il arriver à coincer une heure de méditation par jour, plus quand il ne travaillait pas. Maintenant il savoure sa retraite, et se replonge plus intensément dans la méditation.


Dernier français, Charles, qui vient de bosser dix ans en Chine (6 ans et demi à Hong-Kong, le reste à Shanghai). Il importait du vin français. Il en a assez et vient de quitter son boulot. Il est venu spécialement de Chine pour faire Vipassana, dont des amis lui avaient parlé. Il est arrivé la veille et repartira le lendemain pour Shanghai, avant de prendre ses valises direction Paris, à la recherche d'un nouveau travail. Il a peur de se retrouver sur le marché avec une étiquette « Chine » dans le dos. Alors, à 36 ans, il pense que c'est maintenant ou jamais qu'il doit changer de vie. Après, il sera trop vieux et l'étiquette indécollable, on ne lui proposera alors plus que des boulots là-bas.


Un anglais dégingandé de Brighton. Il a l'air un peu lent, a des difficultés à parler et est par exemple incapable de murmurer. Huit mois qu'il est en Inde. Six mois comme volontaire à s'occuper d'animaux je ne sais où, deux mois à vadrouiller. Avec moi, il est apparemment le seul à avoir particulièrement passé un sale quart d'heure pendant la première session de Vipassana. A tel point qu'il est tombé dans les pommes. Revenu à lui, il a passé une bonne heure à trembler de froid, frigorifié quand la plupart d'entre nous suaient à cause de la chaleur. Il a ensuite eu l'air perturbé, plus faible encore qu'il ne l'est naturellement. Il saute même des repas mais reste fidèle au poste et s'accroche vaillamment. Plus courageux que moi, ce bonhomme.


Un espagnol rasta et un autre anglais, « old students » que je n'ai pas rencontré avant le début du cours donc je n'ai trop rien à en dire. Voilà pour la légion étrangère masculine. Quarante hommes, six étrangers. Tous les autres sont indiens. La majorité venant pour la première fois.

Les femmes sont cantonnées ailleurs et je ne ferais que les apercevoir durant le cours.

 


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« Il faut avancer, reprendre le travail.
- Mais je peux pas, je peux pas me débarrasser de cette confusion, de cette colère. Quelque chose s'est brisé. Depuis cette première session de Vipassana, depuis la fin de ce quatrième jour, plus rien ne va.

- Il faut passer à autre chose, oublier.

- Mais je peux pas oublier. Ce moment m'a traumatisé, bouleversé, et j'arrive toujours pas à l'avaler. C'est coincé, là, dans ma gorge.

- Vous savez, il va falloir que vous appreniez à laisser couler parfois. Même dans la vie de tous les jours, ça va vous apporter bien du malheur.

- Je sais, mais je suis comme ça, j'y peux rien. Je sais pas laisser couler. Je peux pas laisser couler. »



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Préceptes :


  • Ne rien tuer (même un moustique)

  • Ne rien voler

  • Pas de sexe (pas même une petite branlette)

  • Pas de mensonges

  • Pas de drogues

  • Noble Silence : silence de la parole, du corps, de l'esprit. Aucune communication sous quelques formes que ce soit (un regard, une mimique, un geste...). Donc pas non plus d'écriture, de lecture, de musique, de photo ou appareil d'enregistrement...

  • Ségrégation des sexes

  • Pas de bouffe supplémentaire. C'est ce qu'il y a à la cantine et rien d'autre.


Emploi du temps :


4h00 Gong et cloche pour le réveil

4h30 - 6h30 Méditation dans le hall

6h30 - 8h00 Pause petit-déjeuner

8h00 - 9h00 Méditation en groupe (puis pure Vipassana à partir du cinquième jour)

9h00 - 11h00 Méditation dans le hall

11h00 - 12h00 Déjeuner

12h00 - 13h00 Repos

13h00 - 14h30 Méditation dans le hall

14h30 - 15h30 Méditation en groupe (puis Vipassana)

15h30 - 17h00 Méditation dans le hall

17h00 - 18h00 Pause goûter (seulement thé pour les « old students »)

18h00 - 19h00 Méditation en groupe (puis Vipassana)

19h00 - 20h30 Discours de Goenka (vidéo ou audio selon les langues)

20h30 - 21h00 Méditation dans le hall

21h00 - 21h30 Questions public au maître ou dodo direct

21h30 Couvre feu


Notre vie quotidienne est réglée comme du papier à musique. Chacun dans son monde, concentré du matin au soir, ne regardant même pas les autres (pour ce qui est des plus concentrés du moins, comme moi). J'ignore au mieux l'existence des autres, ne fais pas attention à eux. Même pendant les pauses, je marche, je mange, je pisse, je me lave en restant concentré sur ma respiration, encore une fois du mieux que je peux, pas parfaitement. Les séances de méditation sont dures, longues et souvent pénibles. Le temps peut alors sembler long. Mais paradoxalement les journées passent vite. Mes journées sont pleines. Chaque jour, ma concentration s'améliore. Chaque jour, je m'enfonce plus profondément dans mon esprit et son contrôle. Les pensées parasites, le flot incessant de paroles, de voix intérieures qui jaillissent de partout et t'entraînent dans tous les sens, tout cela se calme petit à petit. Les voix sont de moins en moins nombreuses. Elles m'entraînent de moins en moins loin, de moins en moins longtemps. Je reste concentré sur ma respiration de plus en plus intensément, et bientôt plus rien n'existe d'autre dans mon esprit que ma propre respiration, et cette petite partie de mon corps, sous les narines, sur laquelle je dois me concentrer. Je suis serein, et heureux du résultat de mes efforts.

 

Plusieurs étapes:


1- Concentration sur la respiration, sur l'air qui rentre et sort des narines.

2- Concentration sur les points de contact de l'air dans tes narines, sur les cloisons nasales quand l'air y entre, et sur les bords des narines quand l'air en sort.

3- Même chose, mais également prendre conscience d'une zone délimitée du corps, qui contient l'intérieur des narines ainsi que le nez à l'extérieur des narines, et la partie de la moustache qui va des narines au haut de la lèvre supérieure. Être conscient de cette partie et de toute sensation qui peut y émerger. Sans agir sur les sensations (même si ça irrite, démange...). Juste observer et en être conscient.

4- Toujours pareil, mais la zone se réduit à un petit triangle depuis la sortie des narines à la lèvre.

Ensuite on arrive à la technique Vipassana proprement dite. Finie la mise en condition, le travail préliminaire, on attaque le vif du sujet.



4h00. Le gong, et mon alarme. Dix minutes pour faire surface. Je me lève, m'asperge la gueule de flotte, m'habille, me fout de l'insect repellent sur le visage et les pieds (rien de pire pour te foutre ta méditation en l'air qu'un ballet incessant de moustiques autour de toi, et qui viennent se nicher dans ton oreille pour y bourdonner impunément – on ne doit pas tuer), et quitte ma « cabane » en ciment. Je descend tranquillement le chemin qui mène au hall de méditation et me met déjà en condition. Je me dégourdis les jambes, réveille les muscles, et me concentre sur ma respiration.


4h25. Je m'installe à ma place n°29 dans le hall. Hommes et femmes, on doit être une soixantaine. Chacun à son coussin à sa place désignée. Nous faisons tous face aux deux professeurs (absents à cette heure). Les hommes à gauche face au prof-homme. Les femmes à droite face à la prof-femme. On s'installe tous un à un, femmes et hommes arrivant par des entrées séparées. Les plus sérieux d'entre nous évitons de regarder les autres s'installer, déjà dans notre bulle.


4h30. C'est parti pour deux heures de méditation. Il fait encore nuit. Tout est calme. Seul quelques raclements de gorges, et le bruit des gens qui changent de position, cherchant le confort, perturbent quelque peu le silence de la salle.


5h30. Les profs nous rejoignent silencieusement et entament à leur tour leur méditation. La nature se réveille. Les oiseaux se mettent à chanter, les paons à klaxonner (c'est à ça que ça ressemble), les singes à crier. A travers nos paupières, la lumière naissante se fait sentir.


6h30. Le prof des hommes lance son radio-cassette. Sur la bande, la voix de Goenka, qui chante des paroles de Gautama (si je ne me trompe) dans la langue de l'époque (plus de 2500 ans), le pali (?). Ce chant sonne la fin de la méditation, le soulagement pour nos membres torturés, pour nos esprits fatigués, et la joie pour nos estomacs affamés qui vont pouvoir prendre leur petit-déjeuner. Certains sortent immédiatement de leur méditation et de la salle. Femmes et hommes dans des quartiers séparés. D'autres restent encore un peu en position (du lotus), émergent lentement, s'étirent comme au réveil, encore ahuris. Ils rejoignent alors ceux déjà occupés à manger à la cantine, en avançant comme une procession de zombies, un groupe d'autistes qui s'efforcent de tenir le monde extérieur à distance. Même le repas semble alors un rituel, comme si chaque geste était étudié, calculé, économisé. Ceux-là font encore attention à leur respiration. Après le repas, il nous reste une heure de repos. Certains se balladent, dans les allées boisées, sur des circuits pavés, dallés. D'autres s'assoient sur les bancs, immobiles, prostrés ou contemplatifs. Certains font leur lessive, font du ménage dans et autour de leur cabane. Et d'autres enfin font la sieste, comme moi, à l'abri de ma moustiquaire.


8h00. Gong. Passage des assistants et leur cloche. Tout le monde dans le hall, face aux maîtres. On lance une cassette audio. Toujours S.N. Goenka. Il commence toujours par des paroles chantées comme des messes. Cela dure plus ou moins longtemps. Parfois cela semble une éternité, surtout en fin de méditation, quand on attend avec impatience de pouvoir s'étirer. Ensuite, en Hindi, puis en anglais, il donne les indications. Sa voix est très particulière, avec un accent indo-birman, très poussée dans les basses, les fins de phrases finissant en grondement qui fait penser à une espèce de rot de fainéant. Par exemple : « On repart avec un esprit calme. Et l'on se concentre sur la partie triangulaire qui part des narines, jusqu'au haut de la lèvre supérieur. On observe les sensations qui peuvent émerger sur cette zone. Ça peut être n'importe quelle sensation. Pulsation, tension (…) On est conscient de cette zone, on est conscient des sensations, mais agréables ou pas, on ne réagit pas. On ne fait qu'observer. Si une démangeaison apparaît, on ne la soulage pas, on ne s'agite pas, on observe tout simplement. On se concentre sur cette démangeaison. Elle prend de l'ampleur mais on continue d'observer calmement. Et bientôt elle disparaît. Et une autre sensation apparaît, sur laquelle on se concentre également (...) ». La cassette se termine, souvent sur les mots « You are bound to be successful. Bound to be successful » (Vous êtes tenu de réussir. Tenu de réussir). Le silence s'installe et l'on médite une heure, en tenant sa position au maximum, gardant les yeux fermés.


9h00. On a droit à cinq minutes de pause, plus que bienvenues. Ça passe très vite et l'on se remet au travail. Nouvelle cassette. Ensuite les « old students » ont le choix de rester là ou de méditer dans leur « résidence » ou leur « cellule » à l'intérieur de la pagode (une toute petite pièce plongée dans le noir et insonorisée). Ils sortent tous. Nous, les bleus, on reste là à méditer pour les deux prochaines heures. Pendant cette session, le prof nous appelle à le rejoindre, par groupe de quatre ou cinq. On s'assied juste en face de lui, et il nous demande tour à tour comment ça se passe, ce qu'on ressent, quel genre de sensations, si on a des problèmes...On est pas là pour s'étaler non plus, chaque cas prend une minute, et on reprend vite nos places et notre concentration. L'ambiance est plus agitée lors de ces deux heures. Les entretiens avec le prof provoquent un mouvement perpétuel autour de soi, on entend ces discussions et celles des femmes à côté. Et puis deux heures, c'est drôlement long. Tenir sa position pendant une heure est déjà difficile. Parmi les nouveaux, au moins la moitié n'y arrive pas. Mais deux heures, c'est impossible. La plupart sont assis en lotus. J'ai essayé plusieurs autres façons de s'asseoir (on est libre de s'asseoir comme on veut) mais, aussi douloureuse soit-elle, c'est encore la meilleure solution. Les jambes souffrent le martyre mais le dos est plus ou moins droit. Chaque jour, nos jambes s'habituent un peu, notre résistance est un peu plus forte, mais ça reste une épreuve, et beaucoup ne s'entêtent pas et changent de position à chaque fois que le besoin s'en fait sentir.


11h00. Fin de la session sur le chant de Goenka et quelques mots : « Prenez du repos. Prenez du repos ». C'est l'heure de déjeuner. On ne reprend le travail que dans deux heures. Après la bouffe, je médite allongé jusqu'à ce que je m'endorme.


Je me réveille un peu avant 13h00. Gong. Cloches. C'est le début de trois sessions successives. 13H00 – 14h30, 14h30 – 15h30, et 15h30 – 17h00. Quatre heures de méditation, même avec les deux breaks de cinq minutes, c'est long et pénible. Il faut vraiment s'accrocher sur la fin, même si encore une fois, au fil des jours, notre résistance s'améliore.


17h00. L'heure du goûter. Le thé me fait l'effet d'ingurgiter du bonheur liquide. Je vais me poser dans ma chambre, allonger mes jambes douloureuses.


18h00. Nouvelle méditation d'une heure, une des trois de la journée où l'on doit faire de son mieux pour ne pas bouger, mais (encore) sans obligation formelle. Ces trois méditations (avec celles de 8 à 9, et de 14h30 à 15h30) sont les plus intenses, les plus silencieuses. On peut sentir autour de soi, en soi, l'énergie concentrée de tout le groupe. Au bout de ¾ d'heure, c'est moins vrai, car la douleur et la fatigue agitent tout le monde. Après le quatrième jour et le premier cours spécifique de méditation Vipassana, ces trois heures deviendront celles où tout mouvement est banni. On choisit une position et l'on doit s'y tenir. Ne pas bouger les jambes, pas plus que les mains ou quoi que ce soit. Ne pas ouvrir les yeux, à aucun moment. Rester concentré au maximum, à l'écoute de notre corps que l'on scanne de haut en bas, observant les sensations qui nous traversent.


19h00. C'est l'heure du cours dispensé par Goenka, à travers des vidéos pour ceux qui écoutent en Hindi ou en anglais, par le biais de traduction audio pour une bonne quinzaine d'autres langues. Charles et moi sommes accompagnés par Stéphane dans une petite salle. Trois coussins, un radiocassette. Pendant une heure et quart, on écoute un traducteur nous transmettre le discours du jour de Goenka. Les autres étrangers choisissent de regarder la vidéo de Goenka en anglais. Plus tard, quand on pourra discuter, Stéphane me dira que voir Goenka et l'entendre parler avec sa propre voix est bien plus puissant que la simple traduction de son discours. Fallait prévenir, les gars ! Mais bon, l'essentiel est là, le contenu du discours. En gros, il te décrit la journée que tu viens de passer, les difficultés que tu as rencontré, les pensées qui t'ont traversé. Il affine et précise les consignes données au cours de la journée, te donnant des clés pour mieux t'en sortir. Il raconte aussi des histoires, des anecdotes, des paraboles qui t'éclairent sur ta propre situation et sur Vipassana en général. Il parle du Bouddha Gautama, de Vipassana, de la nature des êtres et des choses, du monde tel qu'il est et tel qu'il est perçu. Il développe la « philosophie » de la méditation Vipassana et insiste sur l'importance de l'expérience. C'est d'ailleurs pour cela qu'il nous donne le sommaire et le mode d'emploi de la journée alors qu'elle est finie. D'abord, chacun d'entre nous doit expérimenter par lui-même. Alors seulement nous sommes à même de comprendre réellement ce dont il parle, car on l'a vécu nous-même. Ses discours sont parsemés d'humour, qui passe plutôt mal en français, avec la voix plutôt monotone du traducteur. La vidéo en anglais (dont on peut voir la fin en passant dans l'autre salle, car notre cassette finit plus tôt) semble traversée par une ambiance de one-man-show, renforcée par les rires du public anglais auquel il s'adressait alors.

Notre discours en français finit dix minutes avant celui en anglais, qui finit dix minutes avant celui en hindi. Ce qui me laisse une bonne pause avant de retourner dans le hall pour une demi-heure de méditation.


21h00. Le prof nous libère. On peut rejoindre nos quartiers immédiatement ou rester là si on a une question à lui poser, un problème à soulever.


21h30. C'est l'heure du couvre-feu. Tout le monde au lit. On est crevés, le lendemain on se lève à 4h, et on a rien à faire de toute façon, alors on se couche avec bonheur.



Pause entre les méditations. 5-10 minutes pour détendre les jambes, craquer les os, boire un coup à la fontaine d'eau traitée, pisser un coup. Chacun reste dans sa bulle. Certains font des étirements, d'autres s'allongent, s'assoient sur les bancs, beaucoup font des va-et-vient en marchant. On se croirait un peu en prison, au moment de la promenade. Le silence totale est de mise. Si ce n'est, dehors comme à l'intérieur, les réguliers pets, rots, raclements de gorges, toux. Les indiens ont apparemment des problèmes d'aérophagie chronique. Les pets comme les rots sont monstrueux et décomplexés. Des fois, on dirait un mini-concert de musique concrète. Deux-trois fois cela me fera rigoler malgré moi, avec un fou rire incontrôlable qui, bien que contrôlé au maximum, durera bien 5-10 minutes. Les assistants sonnent le gong et ramènent les brebis en déambulant cloche à la main aux différents endroits fréquentés par les prisonniers qui font leur ronde. On repart pour une heure, une heure et demi de méditation intensive.


Les vraies pauses avec déjeuner ou thé sont extrêmement attendues. Les repas sont assez légers (même si probablement suffisants – la méditation est plus efficace sur un estomac à moitié vide), pas forcément délicieux, et très peu variés. Mais on mange avec appétit. La méditation, ça creuse, et les gargouillis des estomacs se font entendre avec insistance tout au long de la journée.


Au repas du matin : du porridge (avec ou sans sucre), du thé (ou de l'eau avec du citron, ou du lait), des graines germées inidentifiées, parfois un bout de papaye ou des graines de grenade, ou une banane, souvent des tartines de pain noir et du ketchup.

Au repas de midi : pas de thé (horreur et damnation ! C'est ce qu'il y a de meilleur ici!) mais un verre d'une espèce de soupe rouge pas bonne, du riz, une espèce de dhal, des sauces aux légumes différentes et inidentifiées (souvent pas top du tout) et des chapatis. En gros, une espèce de thali.

Au goûter : des espèces de céréales qui ressemble à de la bouffe pour oiseau, une espèce de porridge, et du thé. Pour les « old students », de l'eau citronnée et rien d'autre.


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Le discours de Goenka de la veille au soir nous avait prévenu et mis en appétit. Demain, quatrième jour, c'est le début des choses sérieuses. Nous allons participer à notre première séance de méditation Vipassana. Goenka nous le dit clairement : ces trois derniers jours, nous avons travaillé dur pour nous mettre en condition pour ce premier véritable cours. Pendant deux heures, on devra tenir notre position et écouter le cours, travailler dans cette immobilité. A la sortie de ce discours du soir, je demande à Stéphane (on peut exceptionnellement poser une question aux assistants, d'ordre pratique essentiellement) comment on sera censé réagir à la douleur. Essayer de l'ignorer, la supporter jusqu'au bout...Quoi ? Il me sourit et me répond que toutes les indications là-dessus me seront données demain avant le cours. Très bien, c'est pas vraiment son rôle de répondre à ce genre de questions après tout.

Toute cette quatrième journée, on continue de travailler, plus précisément, plus finement que les jours précédents. A quinze heures enfin, l'heure de la méditation Vipassana a sonnée. Je m'installe, le plus confortablement possible, m'attendant à souffrir. Les traditionnelles chants de début de session, puis des instructions classiques de respiration et de sensation. Je suis concentré, attentif, sérieux. Goenka ne cesse de parler à travers les enceintes. Il nous demande attention (« Be aware », comme Van Damme), calme, concentration, nous pousse un peu plus profondément dans la méditation, nous pousse à aiguiser notre attention aux sensations. Au bout de peut-être trois quarts d'heure – une heure, on est bien à point. Très concentrés, avec en parallèle la douleur qui commence à bien se faire sentir dans les jambes, mais c'est encore tolérable.

On commence les nouveaux exercices, spécifiques à Vipassana. Il nous explique que l'on va scanner notre corps, en examiner chaque parcelle, et y observer toutes les sensations qui y émergent. Depuis hier, et tout au long de ce cours, la pression est bien montée. « C'est pour demain...le moment tant attendu...le vrai départ...enfin, on va commencer...aujourd'hui on va...tout à l'heure...bientôt...on va commencer...ça y est... on va faire ci...on va faire ça...ne pas bouger, ne pas bouger... ». J'attendais les consignes spécifiques à notre comportement attendu, à notre réaction supposée à la douleur. Je devrais me contenter de « Gardez votre position. Ne bougez pas. Gardez les yeux fermés ».

Et c'est parti. Il faut partir d'un point précis « at the top of the... ». « At the top of the » quoi ?! Comprend pas ce mot. Qu'est-ce qu'il a dit ? « Concentrez vous sur cette partie et observez les sensations qui y émergent ». D'accord, mais le haut de quoi, top of the head ? top of the lip ? (Haut de la tête ? Haut de la lèvre ?). Saleté d'accent, je suis pas sûr. Après coup, ça semble évident, mais pas sur le moment, surtout qu'on a beaucoup bossé depuis le haut de la lèvre. Je vacille et hésite entre les deux zones avant de comprendre enfin qu'on part bien du haut de la tête. J'ai du mal à naviguer comme ça sur mon corps, à choisir précisément la zone que je veux observer. J'ai bien une espèce de barre qui me sort du crane, comme une corne en haut du front, mais c'est pas vraiment au sommet du crâne, c'est bon quand même ? Parce que j'arrive pas à l'atteindre le sommet. Pas le temps de gamberger qu'on est déjà passé à autre chose. On doit glisser à l'arrière du crâne, puis au visage. J'arrive pas à suivre, j'arrive pas à glisser d'une zone à l'autre. Merde, comment faut faire. Ça enchaîne vite et j'ai toujours pas observer quoi que ce soit correctement. Mais il faut que j'écoute attentivement les instructions, que je suive le rythme.

« Si vous tombez sur des zones où vous ne ressentez rien, ne vous inquiétez pas, restez là, et observer. Ne perdez pas votre calme, ne forcez pas les choses, restez équanimes. équanimes. »
Equanimes ? Qu'est-ce que c'est que ce mot ? Vu le contexte, j'ai une vague idée, mais bon. Il le sort sans arrêt maintenant. « Equanimes. Restez équanimes. L'important, c'est l'équanimité. ». Bon allons-y pour équanimes, je vais pas me focaliser sur la définition de ce mot.

Pour les zones insensibles, j'en ai bien, mais je peux pas rester au-dessus à les observer tranquillement, tout simplement parce que j'arrive pas à les atteindre. Ces parties de mon corps sont comme des trous noirs. Je n'arrive même pas à les visualiser. J'essaie de m'y rendre mais reste coincé à leur frontière. J'oscille encore, entre les zones où je perçois des sensations, et les zones qui refusent d'exister, de s'offrir à l'observation de mon esprit. Je suis partagé entre l'observation équanime des zones sensibles, et les tentatives vaines et frustrantes de forcer l'entrée de ces zones noires. Je suis de plus en plus schizophrène au fur et à mesure qu'on avance dans le processus de scan du corps. Une partie de mon esprit se concentre de son mieux et travaille. L'autre partie laisse monter la colère et la frustration. Ça marche pas du tout comme je l'espérais. C'est compliqué, je comprends pas les bases de la technique, j'arrive pas à suivre, à exécuter les consignes simples de Goenka. J'ai l'impression d'être dans un labyrinthe. Goenka me dit « Maintenant, tu vas de là à là », sauf que je trouve pas la sortie, et je me prend des murs dans tous les sens. J'arrive pas à sortir de telle zone pour aller naturellement dans l'autre. Je suis sur le sommet d'un immeuble et il me dit : maintenant va sur l'immeuble d'en face et examine son toit. Facile à dire, mais y'a vingt mètres entre les deux, je fais comment, moi ?!

Ce qui aggrave aussi franchement les choses, c'est l'état incroyablement douloureux de mes jambes et de mon dos. Ça aide pas pour être équanime, tout ça. La douleur dérange ma concentration. Et moins je suis concentré, et plus je ressens la douleur, et ainsi de suite. Je suis de plus en plus énervé. Goenka me demande d'observer la petite et subtile démangeaison ou pulsation qui peut émerger de mon épaule gauche ou du bout de mon nez, quand au même moment j'ai l'impression de me faire torturer, les jambes écartelées, brûlées, poinçonnées de milliers de coups de poignards. J'ai envie de le tuer. Ne pas bouger. Ne pas bouger.


Je suis furax non seulement parce qu'ils me font souffrir atrocement, mais je suis en colère encore plus parce que je suis en colère (c'est pas clair ?). Ils sont fautifs à mes yeux de m'avoir fait perdre mon calme, ma concentration. Pendant quatre jours, j'ai bossé comme un fou. Plus que la plupart, j'en suis persuadé (et ça sera confirmé). J'avais atteint une sérénité, une clarté d'esprit impressionnante à mes yeux. Et voilà, en moins de deux heures, ils ont réussi à tout foutre en l'air. Tout mon travail, réduit à néant. Tout ça parce que je suis leur règle qui dit de ne pas bouger, qui dit que je dois souffrir sans rien faire, laissez les choses empirer sans bouger, laissez la douleur irradier dans tout mon corps, m'envahir et me bouffer la cervelle. Sans réagir. Tout ça aussi parce que je n'arrive pas à appliquer des consignes très concrètes en apparence, mais abstraites et inconcevables à mes yeux quand il s'agit de les appliquer. Je suis fureur, je suis douleur, et je suis frustration et désespoir. Parce que j'échoue. Je suis en train de perdre. Je suis en train d'ajouter un nouvel échec à ma collection et j'ai le sentiment que c'est celui de trop. Encore un objectif non atteint, un projet inachevé, une résolution oubliée, une promesse brisée. Je suis dans un état physique et mental lamentable. Je n'essaie plus d'appliquer les consignes d'un Goenka dont je ne peux plus supporter la voix, calme, basse et insouciante. Je tremble, je sue, je serre les dents comme un dément, tentant de contenir la souffrance. Mon visage est déformé par la douleur, ma respiration chaotique, saccadée, asphyxiée. Mon corps n'est plus qu'un plaie ouverte. Un écorché vif. Mon esprit n'est plus que haine, colère, envie de meurtre. Les minutes durent des heures. Et cette voix qui ne s'arrête jamais, ces instructions impossibles qui n'en finissent pas. Je lutte pour ne pas sombrer, tomber dans les pommes ou laisser éclater ma rage. Enfin, j'entends le chant de fin du cours. Le calvaire est bientôt terminé. Mais ce chant dure, et dure une éternité. La cassette s'arrête. J'ouvre aussitôt les yeux, écarte mes jambes mortes à l'aide de mes bras, me lève difficilement mais motivé par la rage, et pars vite de cette salle de malheur, en marchant comme un éclopé.


Je suis déchiré entre l'irrésistible envie, besoin de me barrer pour de bon, et la peur d'affronter un nouvel échec difficile à avaler. Bonne chose, cette absence de communication entre les participants, finalement, jusque dans les regards. Parce que j'aurai pu devenir franchement violent pendant les moments qui ont suivi. J'avale mon thé et sort de la cantine alors que les trois quarts des étudiants sont pas encore arrivés. Je vais allonger mon corps meurtri sur mon lit et tente de sortir quelque chose de censé de la bouillie qu'est devenu mon esprit. J'essaie de me calmer, d'éteindre l'incendie. Difficile de réfléchir, de prendre une décision. Je suis clairement dans la merde. « Should I stay or should I go now... ». Chanter les Clash m'aide pas plus. Maintenant que la rage s'est éteinte, j'essaie une petite méditation, voir ce que ça donne. Vu l'état précédent, y'a forcément du mieux, mais la colère refait vite surface quand je me confronte aux difficultés des consignes. Et ma cervelle arrête pas de papoter dans tous les sens, un vrai hall de gare. Pas moyen de trouver la paix. A 18h, je me rends au hall pour une heure de méditation, et fais de mon mieux. J'en reste au même point, c'est désespérant. Alors vient le discours audio de Goenka. Comme d'habitude, il te raconte ta journée avec acuité. Et ce salaud te donne en détails les instructions, avec des petits trucs pour t'aider à appliquer la technique. Mais fallait le dire plus tôt, ça, gros malin ! Maintenant, c'est trop tard. Je décide malgré tout de passer la nuit là, essayer encore demain, espérant être calmé.

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Je me lève l'esprit embrouillé mais plein de bonnes intentions. J'essaie d'oublier la journée d'hier, refouler toute négativité. Mais les deux premières heures sont catastrophiques. J'arrive à rien, même pas à observer ma respiration. C'est pire que le premier jour de méditation, bien pire que la première heure. Mon cerveau est pris dans un moulin à paroles, et la technique est inapplicable. Y'en a marre. Je vais demander un entretien avec le prof. S'il est de bon conseil, je reste. Sinon, je me casse. Normalement, les entretiens sont à midi, mais il accepte de me voir à 7h30...

Je voyais bien que tout le monde se portait bien. Tout le monde suivait, tout le monde se trouvait a l'endroit supposé et ressentait les choses supposées. Les gens comprenaient la technique et l'appliquaient. Moi, qui avait été un élève modèle, j'étais perdu, confus, sans plus aucun repère, désespéré de retrouver un semblant de concentration, désespéré de voir les autres avancer alors que je restais en rade, immobile, et de retour a la case départ. Et encore, bien pire qu'à la case départ, car rempli de frustration, de colère et de désespoir.


A ce premier entretien, le prof me dit que cette douleur ressentie, cette colère qui me submerge, tout cela c'est bien, cela veut dire que la chirurgie a été profonde, que j'avais bien travaillé avant. Cette confusion, il ne faut pas que je m'en inquiète. Que je revienne à la respiration, me concentre sur les narines et leur région et revienne petit à petit aux sensations. Je venais à lui en me disant : « S'il me répond pas comme il faut, s'il ne m'aide pas et me sors des banalités philosophiques dignes d'un gâteau chinois, je me casse. » Il a répondu exactement ce que je voulais entendre a ce moment là.

1) Que toute cette douleur, confusion, colère avait une raison, et qu'elle était le signe d'un bon travail. Me voilà encouragé et l'égo satisfait.

2) Il parle technique, très précisément, m'indiquant un chemin concret pour revenir au travail.


Je suis sorti de cet entretien remotivé et même euphorique. Le calme revenu, envahi de positivité, je me remets au boulot. Quelques heures plus tard, sans résultat, la confusion revenue, je n'arrive à rien, je rumine et réalise que ce qu'il m'a dit c'est des conneries. Ma douleur n'avait rien de mental, elle était purement physique. Mes jambes brulaient sous les flammes de l'enfer, mon dos menaçait de se briser en mille morceaux. Purement physique. Ma colère : très concrète et localisée, compréhensible. Rien avoir avec les sankharas libérés par une « chirurgie mentale ». Il m'a dit ce que je voulais entendre mais c'était des mensonges, ou du moins des erreurs. J'en reviens au même point : Pourquoi m'ont-ils fait subir ça ? Comment je fais pour retrouver mon état de concentration, reprendre le travail et laisser ça derrière moi ?


A la fin de la journée, après 21h, je suis resté dans le hall de méditation pour avoir un nouvel entretien, public cette fois, avec le prof. Je suis le dernier étudiant dans la salle. Reste les deux profs, homme et femme, et les nombreux assistants. Pendant au moins dix minutes, j'explique mon cas, mes angoisses, parle avec franchise. J'attends son aide, des encouragements, des méthodes nouvelles pour m'aider à me remettre au travail. Depuis quelques heures, j'ai vraiment touché le fond et n'arrive strictement plus à rien. C'est le chaos et l'agitation la plus totale. Un peu plus tôt, désespéré, j'ai même lâché quelques larmes, ne sachant plus comment m'en sortir.


Nous sommes à présent dans le travail de la technique propre a Vipassana, l'observation équanime des sensations sur le corps, suivant un chemin ordonné de la tête aux pieds. On commence par observer le haut du crâne, noter les sensations (picotement, chaleur, pression, tension, transpiration, palpitation, pulsation, douleur, démangeaison, n'importe quelle sensation) sans agir dessus, sans y réagir, qu'elles soient agréables ou désagréables n'a pas d'importance. On doit se contenter de les observer. On part donc du sommet du crâne, puis l'arrière du crâne, le haut du visage, le bas du visage, les oreilles, le cou et ainsi de suite, zone par zone, de la tête aux doigts de pieds, sur tout le corps. Pendant des heures, je travaille là-dessus sans relâche, avec le plus grand calme possible. Pendant des heures, je reste coincé au sommet du crâne, comme paralysé, incapable de bouger ailleurs, de scanner mon corps à la recherche de sensations. Je ne ressens presque plus rien, que les sensations les plus grossières comme la douleur dans mes jambes, quelques gouttes de sueur dans mon dos, une démangeaison par-ci par là. Mais je ne peux même pas les observer, car on doit procéder par ordre. Si je veux observer mes jambes, je dois d'abord passer par le visage, le cou, le dos, le torse, les bras. Or je suis immobilisé sur le haut du crâne. C'est difficile à faire comprendre, de faire transmettre le sentiment qui me traverse dans ces moments là. C'est une expérience que l'on doit faire soi-même pour comprendre l'abîme dans lequel on se trouve alors.


Ce soir là, je vais au professeur comme après une bouée de sauvetage. Il me dira alors de recommencer le travail depuis le début, reprendre à l'observation de la respiration qui rentre et sort des narines. Je lui dit que je l'ai fait, mais que rien n'y fait, ça ne me permet pas de retrouver ma concentration, que je ne suis plus capable de rien. Il insiste : « Reprenez votre travail d'observation de la respiration. Ça vous prendra peut-être deux jours, cinq jours, jusqu'à la fin de cette session ou au cours d'une éventuelle deuxième session, mais il faut que vous repartiez de la respiration. ». Je viens de finir mon cinquième jour, j'ai trimé, souffert comme un malade, et cet homme me dit qu'il faut que je recommence depuis le début. Il me dit que je ne retrouverai peut-être pas mon calme et ma concentration d'ici la fin des dix jours, mais qu'il faut que j'insiste malgré tout. Il aurait voulu m'achever, finir de me décourager, qu'il se serait pas pris autrement. Je vais me coucher, piteusement. Si demain midi, je ne ressens aucune amélioration, c'en est fini je me casse.


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Réveil démoralisé. Je m'installe et fais de mon mieux, mais j'ai plus la tête à ça. Je ne suis plus que tristesse, déception, frustration. Quand je parle de ses sentiments qui me traversent, c'est un peu différent, en intensité, de ceux qu'on ressent dans la vie de tous les jours. Ici, tout est exacerbé, multiplié, purifié. Notre esprit, après plusieurs jours de méditation, est lui aussi purifié. On a vécu en vase clos, dans le silence, sans interférence, sans parasite. On ne pense plus à grand chose à part notre respiration et notre travail. Quand ces sentiments apparaissent, c'est d'une violence, d'une intensité incroyable. Dans la vie de tous les jours, il y a des moments où l'on est heureux, triste, désespéré, confus. Ici, ce serait plutôt que l'on EST bonheur, tristesse, désespoir, confusion. Quand je dis que je ne suis plus que tristesse, c'est que je ne suis rien d'autre, tout mon être en est envahi. Je n'arriverai jamais à faire comprendre cet état, il faut le vivre soi-même. C'est d'ailleurs un leitmotiv de l'enseignement de Vipassana, que tout doit être par soi-même expérimenté. Ne pas croire le maître parce qu'il dit, mais l'expérimenter et vérifier par soi-même. Ne pas croire. On peut faire confiance (sinon pas d'enseignement possible) mais on ne doit jamais croire. J'aurai donc beau faire de mon mieux pour vous transmettre mon expérience, ce que j'ai traversé, bons et mauvais moments, n'appartient finalement qu'à moi.


Je tiens une heure et me barre du hall de méditation. Je range ma chambre, fais mon sac, et attends l'heure du petit-déjeuner pour annoncer mon départ. Je cherche Stéphane sans succès, puis l'attend à la sortie du réfectoire. Un autre assistant me tombe dessus et me dit que je ne peux pas attendre là, mais doit être dans le quartier des étudiants. Je lui annonce que je veux partir, et que j'attendais Stéphane pour lui demander comment ça se passe. Coup du sort, coup du destin. Si j'avais trouvé Stéphane avant que cet assistant ne me parle, je suis persuadé qu'il aurait su trouver les mots pour me convaincre d'insister. Je le sais d'autant plus que ces mots, il me les a dit quand on s'est enfin revu, trop tard, quand mon départ était alors officialisé et imminent. L'assistant me dit de retrouver le professeur dans le hall dix minutes plus tard. La machine est lancée et mon esprit commence à retrouver un peu de calme.


J'explique mon cas au professeur, qui dit qu'il ne me retiendra pas mais qu'il me déconseille fortement de quitter ce cours au beau milieu des dix jours. Ma décision est irrévocable, il ne peut rien y faire et ne trouve rien à dire pour changer les choses. Je lui demande tout de même pourquoi il aura fallu me faire passer (moi comme les autres) par ce calvaire, pourquoi si long, pourquoi si dur ? Pour la première fois, je le vois emmerdé, ne sachant quoi répondre. Il me dit qu'il ne saurait l'expliquer, que c'est comme ça que ça doit se passer, qu'il n'y a pas d'explication et qu'on doit l'expérimenter (et aller au bout du cours) pour comprendre. La communication est définitivement rompue. Cet homme me parle mais ses paroles ne m'atteignent pas. Ses mots me passent au-dessus, à côté. Il ne peut rien pour moi. Il n'a rien à m'apporter et j'ai perdu toute confiance en lui. Je sais alors que je n'ai plus rien à faire ici. Sa simple présence suffit à me saper le moral et me décourager. Pourquoi je suis le seul à être coincé ? Pourquoi je suis le seul à être perdu, confus dans cette proportion ? Pourquoi je semble être le seul (avec l'anglais) à être passé par un calvaire ? Pourquoi je suis seul à partir, à briser ma promesse de rester dix jours quoi qu'il arrive ? Tout ça me pose question, mais ce n'est pas cet homme qui m'aidera à y répondre. C'est officiel, le maître « m'autorise » à partir. Je dois quitter le centre entre 8 et 9h, alors que tout le monde médite dans le hall. D'ici là, je reste tranquillement dans ma chambre et ne perturbe en rien les autres étudiants. Cela va sans dire.


Stéphane passe avec sa cloche dans les allées pour rameuter les étudiants dans le hall. Fin de la pause. Il me voit à l'entrée de la chambre, qui ne réagit pas à son appel, et mon regard non pas profondément enfoui dans ma méditation mais alerte et vivant, le regardant véritablement, lui et pas une ombre. Il vient vers moi et me demande ce qui se passe. Je lui annonce que je me barre. Ses yeux sursautent de surprise. Moi, j'ai alors retrouver ma sérénité et ressens un immense soulagement à l'idée de partir. Il ne reste plus personne dans les allées alors il se pose avec moi et on discute. Il essaie de comprendre. Il comprend très bien. Il essaie de me convaincre encore de rester, me rapporte ses propres expériences, m'encourage, m'explique ce à quoi je peux m'attendre par la suite si je reste, que ça vaut vraiment le coup de finir les dix jours pour telle ou telle raison. Il me parle et je l'entend. Il me dit ce que j'avais besoin d'entendre. Des mots simples mais des mots justes. Des mots qui pansent mes plaies, me redonnent du courage, me donneraient la force de continuer. Je lui demande pourquoi le maître ne me parle pas comme ça.


« Pourquoi il ne m'a pas informé de tout ça ? Tu me dis que cela arrive à certains, que c'est passager même si douloureux. Que pour ceux qui passent par là, la « victoire », le bénéfice sont d'autant plus grands quand ils s'en sortent plus tard. Tu me dis exactement ce que j'avais besoin d'entendre.

- Mais c'est ça aussi ton problème. Tu voulais que le maître te dise ceci ou cela. Tu étais dans le désir. Tu n'acceptes pas les choses telles qu'elles sont, tu n'observes pas la réalité, tu attends quelque chose d'elle. Tu veux que les choses soient comme ci ou comme ça. Tu n'es pas équanime, or Vipassana, c'est justement ça, observer les choses. Qu'elles soient bien ou mal n'a aucune importance. Ne rien attendre, ne rien désirer, ne rien craindre ou répugner, juste observer la réalité, telle qu'elle est. Prendre les choses comme elles sont et pas comme elles devraient être. »


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Quand j'y pense, cette pratique, cette méditation me semble contraire à ce que je suis et à ce que je veux être. Le but ultime de Vipassana, la méditation enseignée en premier lieu par le Bouddha Gautama, est d'obtenir la libération. Libération par la purification, l'évacuation totale de tous les sankharas, les impuretés qui sont profondément ancrées en nous et qu'on produit tous les jours. C'est-à-dire les réactions aux situations, plaisantes ou désagréables, c'est-à-dire le désir, l'aversion et l'ignorance. Par l'observation de son corps et de son esprit, on expérimente par nous même l'impermanence des choses, le changement perpétuel, la souffrance dans laquelle on baigne. En réalisant, par expérience, quelle est la vraie nature de notre être, en se contentant d'observer sans plus réagir, on se libère des souffrances et acceptons le monde et les choses pour ce qu'elles sont. Je suis moi-même une boule de désirs et d'aversions. Stéphane me dit que justement , c'est pourquoi cette méditation me serait bénéfique. Et je suis d'accord avec lui, j'en suis trop plein. C'est d'ailleurs pour cela que je suis venu en premier lieu. Pour calmer un peu le jeu, mettre un peu d'ordre dans tout ça, trouver un semblant de sérénité. Mais je ne peux m'imaginer sans désirs ni aversions. Je vis à travers elles, je me définis par les réactions face au monde qui m'entoure. Qui serais-je sans mes désirs d'amour, sans mes ambitions (encore et à jamais inassouvies) artistiques ou spirituelles, sans mes colères face à l'injustice ou la bêtise, sans mon éternel besoin d'ailleurs, sans mon besoin de mouvement, de changement, que serais-je sans mon regard critique, mes révoltes, mes tendresses, ma compassion, ma haine, mes doutes. Vipassana nous enseigne que le « moi » n'est qu'une illusion, aussi bien physiquement que mentalement. Le « moi », le « je » n'existe pas. L'illumination nous libère de cette illusion. Je ne contredis pas cette idée. Elle est même sans doute vraie. Je dis juste qu'elle ne me convient pas. Je ne veux pas être libéré de mon égo, de mon « moi ». Je veux être plus que jamais « moi », au plus proche de mon « moi », exprimer au mieux mon « moi », sans être bien capable de dire ce que c'est exactement, ce « moi ». Laissez-moi vivre cette quête illusoire du « moi », cette recherche de l'harmonie avec l'essence de mon « moi ». Délivrez moi d'une partie de mes souffrances, soulagez moi si possible de certains de mes fardeaux, mais ne faites pas disparaître mon « moi » dans le processus. C'est un miroir à deux faces. Cet attachement au « moi » est source de mes misères, mais tout autant source de mes bonheurs.
Plutôt le chaos que la libération.


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Stéphane m'accompagne jusque Jaipur. Il a la crève, il va voir un docteur en ville. On continue nos discussions dans le rickshaw, sur Vipassana, et sur nos vies. Il descend plus tôt que moi. A une prochaine, camarade.

 

"Chauffeur, arrêtes toi dès que tu vois un marchand de cigarettes!" Autant ça m'a pas manqué quand j'étais au centre, maintenant que j'en suis sorti, et avec la tonne de stress que je viens de me taper, j'ai absolument besoin de fumer. Clope au bec, je descend au même hôtel. Je me fais une bonne heure de méditation, et pars en ville. Tout est différent. Je suis un peu dans les nuages, et extrêmement relâché. Cette horrible ville de Jaipur, avec sa circulation chaotique, sa pollution infernale, sa chaleur suffocante, sa laideur déprimante, et son incalculable armée de trous du culs professionnels et autres casse-couilles amateurs, tout ça me passe au-dessus. La méditation, même foutue en l'air, a porté ses fruits. Qu'est-ce que ça doit être quand on en sort l'esprit apaisé, après les dix jours accomplis. Je me sens inattaquable, imperturbable, et heureux. Comme au-dessus du commun des mortels, en légère lévitation. Et cela semble se voir, parce qu'on m'emmerde pas, et les rickshaws se contente d'un léger signe de tête et accepte ainsi mon refus. Je me pose dans des petits bouis-bouis, pour de la bouffe ou un thé. Et je discute paisiblement avec des indiens souriants et sympathiques. Leur connerie d'avant Vipassana devait être multipliée par la mienne, j'imagine. Et maintenant que je suis plus relax, ils le sont aussi.


Deux jours plus tard, plus la moindre trace de mon état second, mais je ne vois plus les choses de la même manière tout de même. Je relativise, j'accepte plus l'Inde telle qu'elle est. Je la changerai pas, alors...J'irai pas jusqu'à dire, comme un trou du cul célèbre, "Aimez la ou quittez la", mais je m'adapte, et tout se passe plus simplement.
Par Jullian - Publié dans : INDE
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Mercredi 31 décembre 2008 3 31 /12 /Déc /2008 06:38
Je me tape la queue a l'ATM (distributeur automatique), qui fonctionne comme un bandit-manchot. On trépigne sur place, en attendant son tour, scrutant les visages qui sortent du distributeur, dépités ou souriants.
"Alors ?
- Ben, c'est bon. Pour moi, ça a marché."
Les perdants restent a coté, défaits, pret a y retourner, refusant d'y croire. Ils sont bons pour une demi heure de bus jusque Darhamsala et le prochain distributeur.

Sarah passe presque toute la journée a prier et organiser les repas avec le couple de la maison juive. Quelle santé ! La mienne justement se détériore, encore...Un bon gros mal de crane me met KO. J'essaie d'écrire, j'essaie de lire, mais ne réussi qu'a dormir.


Le lendemain, j'agrémente le tout d'une bonne fièvre et une grosse fatigue. Paradoxalement, l'écriture se passe comme un charme.


En fin de journée, on rencontre Amihail (un des israéliens de Nako, le taciturne heureux) qui me tombe dans les bras en rigolant. Il est en compagnie de la charmante Hodia, une française qui vit en Israel depuis quelques années. Elle étudie a l'équivalent des Beaux Arts de Jerusalem, travaillant sur des oeuvres conceptuelles sur différents supports, en particulier sculptures et vidéos. C'est pas désagréable de pouvoir parler français un peu, ou de lui parler tout court.


Le lendemain matin, Sarah, Hodia et moi rejoignons Amihail a sa guest-house, un peu plus haut, a Darhamkot, village dispersé a flanc de colline, paisible et encore plein de végétation, préservé (pour combien de temps ?).


Nous quatre et Eyal, un autre israélien d'une bonne centaine de kilos, on part en expédition vers une cascade dans les collines. Ça monte sévère par moments. Les filles partent devant, Amihail et moi prenons le rythme d'Eyal, dont la grande carcasse est plus difficile a bouger. Et ouais ! Solidarité masculine. Prenez-en de la graine, les nanas.


La route est belle, et les paysages verts a perte de vue. Ça prend un bon moment, cette petite sortie, et on commence a se demander si on s'est pas gouré de chemin quelque part. On entend la rivière au fond de la vallée mais pas de cascade avant 2h30 de marche.
Enfin le grondement attendu, et un chemin traversé par des sources qui nous mène a une plate forme rocheuse, au pied de la cascade.


Une petite cahute se tient la, tenue par un indien nonchalant qui n'a rien a faire a part somnoler. On pose nos sacs. Je pars crapahuter dans les gros rochers ronds qui entourent la chute. Sarah, puis Amihail, vont se baigner dans l'eau gelée. Je sais pas si c'est l'armée qui les a fait comme ça, mais ils ont vraiment pas peur. Eyal arrive un peu plus tard, et plonge a son tour.


Je rejoins Hodia, qui se la coule douce en silence. Pas d'opération commando pour elle, qui préfère fumer tranquillement. " Ça fait plaisir d'être entre français. Au moins, y'a personne pour me faire la morale parce que j'allume une clope".


Sarah revient se sécher et fait glisser son appareil-photo dans l'eau en prenant sa serviette. Amihail s'assied, encore tout humide sur un rocher et joue des airs féeriques sur sa flûte. Image clichée d'un conte de fées sauce hippie. On pique-nique sur place. Le classique pain, trina, légumes, et des oeufs et du thé concoctés par l'homme du resto de poche. J'ai une discussion intéressante avec Eyal sur les relations franco-israéliennes, la façon dont la France est perçue (comme un fidèle allié des arabes, et donc en ennemi d'Israel)...


A notre départ, l'indien commence a jouer de la flûte. Des airs envoûtants et virevoltants qui accompagnent notre marche pendant quelques minutes. La solidarité masculine a finalement ses limites...Marcher si lentement me stresse et me frustre. Je pars devant a un rythme sportif. Le trajet, en descente, est torché en 30 mn. Eyal, dernier arrivé, met près d'une heure de plus. Ses genoux fragiles apprécient pas plus les descentes cahoteuses que les montées difficiles. La brume a déjà enveloppe la vallée, les habitations flottent dans une atmosphère fantastique.


En fin de journée, je reconnais la moto de Shlomi. Sarah va pour emprunter un papier au resto a coté pour lui écrire un mot, et il est assis la, sirotant un thé. Grandes embrassades et sourires jusqu'aux oreilles. C'est bon de se revoir. Keren est repartie au pays, a sa mère, et a ses "enfants", comme elle appelle les ados dont elle s'occupe. Ils ont passés leurs derniers jours dans la Kullu Valley. Shlomi s'est improvisé la-bas cuisinier en chef des festivités de Hoshashana, préparant la bouffe pour 200 israéliens (ici, il y en a eu environ 1500 pour la même soirée !).

On passe la soirée ensemble, rejoints par Amihail et Hodia. Je discute un peu avec cette dernière, en français, ce qui nous fait des vacances. Soirée pépère qui se poursuit avec Sarah et Shlomi, a fumer des pet' sur le balcon de la chambre de ce dernier. On discute, on rigole, on prevoit de se faire un trekk ensemble le surlendemain. Sarah ne se sent pas bien soudainement. Elle a pas l'habitude de fumer. Elle soupçonne son repas du soir. Dans tous les cas, elle verdit et va se vider les intestins aux chiottes. Elle n'est plus qu'une ombre quand elle en sort, luttant pour tenir debout. Je la raccompagne a l'hôtel, ou elle étale avec soulagement sa silhouette titubante.


Nouvelle journée, consacrée en grande partie a faire des courses. A McLeod, je craque sur une petite veste en patchwork tibétain et capuche de lutin qui ira comme un gant a Maissanne. J'achète des couverts, une gamelle, un couteau, et de la bouffe pour le lendemain (c'est jour de trekk mais aussi shabbat).


Près de mon hôtel, un chien se tient debout, immobile, hagard, haletant, une écume blanche coulant de sa bouche, et une flaque de merde d'aspect douteux a ses pattes. Seul au milieu d'un tourbillon de touristes, luttant contre la mort qui l'a déjà dépossédé de sa dignité. Quelques heures plus tard, le petit évènement fait parler de lui, et j'apprends qu'on a abrégé ses souffrances.


Pour le reste, ma journée se passe comme une paisible routine. Shlomi nous a convaincu de partir de Bhagsu a 5h du matin, pour arriver sur place avant que la brume ne soit levée. Donc on traîne pas trop avant de se coucher.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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Vendredi 26 décembre 2008 5 26 /12 /Déc /2008 15:47
Mardi. Je me lève tôt pour me rendre au temple du Dalai-Lama a McLeod Ganj. Y'a beaucoup de monde et des queues interminables. Un mec me passe et m'apprend que je suis dans la file pour les femmes. Je le suis pendant 50-100 mètres et on arrive direct a la fouille. Apparemment, la rock-star attire beaucoup de nanas et peu de mecs. Je comprends pas. Le bouddhisme parle t'il plus aux femmes ? Sont-elles plus "spirituelles" que les hommes ?

Je me fais dépouiller de mes clopes, mon briquet, mon mp3 et me rends dans la grande salle a l'étage. C'est déjà gavé de monde, dur de trouver une place. La moitié la plus proche du trône du Dalai-Lama est composée par un groupe de bouddhistes taiwanais, qui ont demandé ces interventions et paient pour. Leur emplacement est délimité par un cordon de sécurité ou se presse une horde de cameramen et photographes, également taiwanais. Le reste de la foule est majoritairement tibétaine.

Je me trouve une place a un bout du temple, avec vue sur le saint siège, encore vide pour le moment. Je bouge de cinquante centimètres a droite et je ne verrais qu'une simple colonne. Ce qu'un vieux tibétain qui arrive une dizaine de minutes plus tard m'ordonne de faire. Je suis a "sa" place. J'ai bien envie de m'énerver et de lui dire qu'il avait qu'à se pointer plus tôt, comme tout le monde, mais c'est pas le bon endroit pour ça. Je cherche un autre emplacement, encore un peu plus loin. Une vieille inflexible me refait le coup au bout d'un quart d'heure, et elle dit avoir réservé tous les environs (10 m2). Je râle. Les règles sont les mêmes pour tous : premier arrivé, premier servi. Mais bon, va tenir tête a une vieille tibétaine. Elle est bien plus bornée que moi (c'est pas peu dire) et j'insiste pas, l'ambiance "peace, brother" aidant.

Je vais grogner sur un banc avec visibilité nulle (je vois plus de place potable, et c'est toujours mieux qu'en tailleur sur le ciment) et déballe ma radio. Le speech est diffusé en ondes courtes. Une station différente pour chaque langue dans laquelle c'est traduit. Une bonne demi-heure d'attente. Et les mêmes mantras répétés en boucle et crachés par la sono. Un touriste d'une cinquantaine d'années annone en meme temps, en tailleur, sans faiblir. J'admire sa persévérance. Moi, ça commence a me stresser, ce martèlement. J'essaie de me divertir en observant le public. Calme, concentration, et révérence religieuse sont de rigueur. Rien d'excitant. La plupart des tibétains porte des offrandes avec eux. De la bouffe. Essentiellement du lait.

Une légère agitation se fait sentir, et monte en intensité. Le Dalai-Lama et une escorte de peut-être vingt personnes montent les escaliers qui mènent au temple, puis apparaissent a l'autre extrémité de la salle, et suivent le mur jusqu'à son siège, hors de ma vue. Je l'ai a peine aperçu, a 30-40 mètres. Son installation prend du temps. C'est plus un jeune homme non plus, et il sort a peine de l'hôpital, ça doit pas aider. Il salue le public. En tibétain, en taiwanais, et en anglais. A la prononciation de ces quelques mots en taiwanais, le groupe VIP devient hystérique et lance cris de joies et applaudissements. C'est pas tout a fait Ricky Martin, mais il connaît son boulot, le bougre. Il chauffe encore la salle pendant quelques minutes, en lançant des blagounettes, riant de son rire si particulier, grave et profond, contrôlé et bon enfant a la fois. Les groupies sont aux anges. Le traducteur anglais (un tibétain) qui bafouille dans mes écouteurs est dans les choux. Hyper tendu, hésitant, bégayant, toujours en retard de trois wagons. Je comprend pas la moitié de ce qu'il raconte.

Le "cours" commence et ça se complique encore. J'ai oublié l'intitulé des leçons mais en gros, c'est l'explication d'un passage particulier d'un texte sacré, pour l'interprétation duquel ces taiwanais ont demandé les lumières du grand homme. Désolé, je peux pas faire plus vague. C'est métaphysique, religieux, technique, abstrait, avec de nombreux termes dont seuls les initiés connaissent la signification. Le traducteur a certes un peu de mal, mais pas autant que moi. Je pipe que dalle, et au bout d'une demi-heure, je laisse tomber les oreillettes et écoute le discours en tibétain (c'est pas forcément moins clair), et la traduction taiwanaise qui suit. Si jamais quelqu'un cherche un traducteur tibétain / taiwanais... Au moins, c'est la voix de l'Homme et pas celle d'un traducteur.

Une pause. Des moines passent entre les rangs et donnent une espèce de jus ou soupe de riz (on nous avait demandé de venir avec son écuelle et son verre), une sorte de pain et une bouillie de je ne sais quoi. Mystérieux repas, n'est-il pas ? Ils ramassent aussi les offrandes. L'ambiance cantine s'éteint avec le retour a la leçon. Trois quart d'heure de plus dans le meme charabia. Je patiente un quart d'heure avant de me décider a me barrer. Je meurs d'ennui et je me dis qu'au moins, j'aurai l'occasion de voir le Dalai-Lama en traversant la salle. En marchant calmement et respectueusement (vous savez, cette démarche qui nous donne l'air d'un enfant puni qui va au coin, ou d'un chien qui se serait pris un coup de bâton), je fais un travelling sur le vieil homme assis en tailleur devant son micro.

Je sors du temple. Dans la cour, une nouvelle foule est réunie, écoutant le discours par haut-parleur. Le public de seconde classe. Ceux arrivés trop tard. Je récupère mes affaires et sort dans la rue, enfin libre. Je pourrais dire que j'ai vu l'homme, mais ça s'arrête la. Pas d'illumination, pas de joie, pas vraiment d'excitation, et beaucoup d'ennui. Je retenterais l'expérience quand il se décidera a écrire un one-man-show.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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