Dimanche 28 septembre 2008
Encore une journée consacrée a l'écriture, avec les régulières interruptions des iraniens, les pauses avec Lukas,
qui prend le bus aujourd'hui pour le Kurdistan. Le suisse me montre aussi les dizaines de pierres avec lequel il se trimballe. Oeil-de-chat, cornaline, turquoise et turquoise araignée, saphir,
rubis et autres. Certaines sont vraies, d'autres fausses, d'autres le laissent dans le doute. Il en a aussi beaucoup a l'état brut. C'est un gars crédule et tenté de faire confiance a tout le
monde, alors j'ose pas imaginer a quel point il s'est fait enfler tout au long de ses achats auprès de ses "amis" indiens. Il s'amuse aussi a faire des parfums en mélangeant des tas d'essences
différentes. Il n'a jamais fait de profit avec tout ça, a vendu tres peu de choses, et a prix coûtant le plus souvent. Je sais pas trop de quoi il vit, mais il a l'air mal parti pour faire un
malheur dans le commerce.
Lukas s'en va. Je trouve de la tranquillité après 23h et écrit jusque 3h. Je me réveille assez tard, prépare mes affaires, prend le métro jusqu'au terminus, puis un taxi pour l'aéroport.
J'enregistre mes bagages. Il me reste encore près de deux heures avant d'embarquer alors je me pose dans un coin et écrit encore.
C'est l'heure d'y aller. Je suis dans les temps mais y'a des queues monstrueuses a tous les bureaux d'enregistrement. Ceux réservés aux étrangers sont fermés. Reste plus qu'a essayer une
file, on verra bien. Une demi-heure plus tard, j'ai avancé d'un mètre, il y a une vingtaine de personnes devant moi, l'heure fatidique approche, et des saoudiens, des
handicapés, et même des saoudiens handicapés nous passent devant régulièrement. Les yeux fixés sur le tableau des départs, je trépigne, souffle, m'agite,
m'angoisse. Plus que 10mn avant le décollage, normalement. Sur le tableau, mon avion reste sur "Check-in". Tant que ça passe pas a "On board", je maîtrise plus ou moins mes nerfs. J'ai
changé de file. Une heure dans l'autre et ça n'a pas bougé. L'avion devrait avoir décollé depuis 10mn maintenant. Au bord
de l'apoplexie, je me décide enfin a griller tout le monde. Ça me gêne mais c'est ça ou je sombre dans la folie. On me tamponne, je passe les contrôles, arrive a la porte d'embarquement. Tous les
passagers sont la mais ça ne commence que 20mn plus tard. Je me suis stressé
pour pas grand-chose, dans les aéroports aussi, ils ont une notion du temps toute iranienne.
J'arrive a Delhi a 23h30 au lieu de 22h. En attendant mon sac, qui est parmi les derniers a se montrer, j'ai le temps d'observer un peu les gens. Je remarque que la plupart des iraniennes, quel que
soit leur âge, enlève aussitôt leur hijab a la sortie de l'avion. Quelques-unes le gardent. Peut-être par conviction, peut-être par coquetterie (veulent pas montrer leurs cheveux tout aplatis), ou
par habitude. Après plusieurs mois en pays musulmans, ça fait étrange de se retrouver en Inde. De voir des femmes qui ne cachent pas leur féminité, de voir des femmes donner des ordres a des hommes
inférieurs hiérarchiques, de les voir rigoler en compagnie d'hommes, flirter, de voir une employée avec un uniforme spécial grossesse afficher ses rondeurs avec l'indifférence
accordée aux choses banales.
Je prends mon sac et sors de la.
Par Jullian
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Dimanche 28 septembre 2008
Le français dans le dortoir s'appelle Dany. Il se traîne une entorse depuis plus d'un mois. Entorse qu'on lui a
plâtré deux fois, quels idiots ! Il vient de l'est (plusieurs mois de voyage), vient de traverser le Pakistan (il a réussi miraculeusement a choper un visa a l'ambassade pakistanaise de Katmandou)
et se rend en Géorgie. On peut dire qu'il a choisi son moment, avec la guerre qui vient d'y éclater. Il travaille dans l'agro-bio et a passé d'ailleurs pas mal de temps a
faire du WOOFING (bosser dans des fermes, souvent bio, qui t'hébergent et te nourrissent). Il vient d'une famille de vignerons et son voyage en Géorgie est, dit-il, un peu comme un pèlerinage étant
donné que c'est la qu'on a trouvé les premiers, les plus vieux pieds de vignes. Il compte voir comment ils se débrouillent, les vignerons géorgiens qui,
parait-il, ne font pas de la piquette.
J'ai mal au crane aujourd'hui alors j'écris pas, et reste un bon moment en fin de journée sur mon lit, rideaux tirés, a écouter les sommes de connaissances farfelues que le
Suisse a emmagasiné pendant ses voyages en Inde. Lukas me sort de ce monde merveilleux peuplé de guerriers, de magiciens, gurus, de forces du mal et de
pouvoirs en toutes sortes. Il m'invite a bouffer, et nous prépare des bolognaises dans la cuisine a l'étage. Hummmm, des pâtes... Après manger, on se décide a bouger. C'est la qu'arrive la
tentative de vol a l'arrachée dont j'ai parlé plus tôt, a 20 mètres de l'hôtel. Un peu sonnés, on fait la seule chose censée : on va chercher une glace.
Oui, c'est notre réponse a tous les problèmes, et alors ?! On erre dans les rues, a la fois énervés et mélancoliques, reprenant encore et toujours nos discussions sur l'Iran, poursuivant ainsi de
retour a l'hôtel, sans se douter que l'oreille (in)discrète d'un iranien qu'on pensait imperméable a l'anglais nous écoute avec grand intérêt.
"Ce pays est gangrené, malade. Il me fait penser a ces personnes qui, attrapant telle ou telle maladie, deviennent sans le vouloir, sans le contrôler, des personnes mauvaises. Ces malades qu'on a
connu tout miel, la gentillesse même et qui, sous influence de ce mal, se mettent a balancer des insanités, a ruminer de mauvaises pensées, a s'énerver et a perdre patience pour la moindre
chose.
Ce mal, cette colere, c'est a se demander si le gouvernement ne la cultive pas, multipliant les interdits et les sujets de frustration. Et ce même gouvernement s'efforce en parallèle a maintenir
les gens dans l'ignorance, et a diriger cette colere envers des cibles choisies. Israel (souvent désignés comme les sionistes au lieu des israéliens dans les journaux), les Etats-Unis, le monde
occidental dans son ensemble, ses infideles, mécréants qui ne croient pas en Dieu et se jette dans le stupre et l'immoralité. L'information est contrôlée, l'information est
propagande. Et l'information reste malgré tout synonyme de vérité. Donc pas de mise en doute a l'extrême, sauf par une partie de la population. Il faut plus fumer le qalyan parce que ça peut donner
un cancer de la peau. Ah bon ? Ben ok alors. C'est con, j'aimais bien fumer, moi. Si y'a dix fois plus de coupures d'électricité maintenant qu'il y a quelques mois, c'est parce que y'a pas eu assez
de pluie cet hiver, donc pas assez d'hydro-électricité. D'accord, mais ça pourrait pas être le gouvernement qui force la dose ? Pour obtenir un soutien plus massif pour sa centrale nucléaire, en
faire un besoin très concret et a terme, la grande réussite de l'Iran, la réussite d'un gouvernement qui résiste aux pressions extérieures pour le bien de son peuple. Hein ? De quoi ? Bien sur que
non, le gouvernement l'a dit a la télé, la raison des coupures. Ah bon, ben si le gouvernement l'a dit alors...
Ici comme dans un pays que je connais bien, l'information est ciblée. Les gens sont gavés de faits sans importance a propos de leur président.
Ahmadinejad a dit ceci, fait cela, a rencontré telle personne, s'est rendu a tel endroit, a réitéré sa position la-dessus, a fait un signe d'ouverture envers tel
pays...Encore, et encore, et encore. Même les infos internationales servent avec convenance les idées du gouvernement, en étant choisies et hiérarchisées
avec soin, traitées avec l'angle idéal.
dans un journal, un livre, une chanson. La grande masse reste dans le brouillard, le financement de Comme dans un pays que je connais bien, mais a un degré bien moindre, ils restent des gens qui
mettent en doute, qui critiquent, ou plus généralement qui ont arrêté d'écouter. La différence principale est qu'ici ils n'ont aucun moyen de s'exprimer a voix haute, être entendu par leurs
compatriotes, d'écrire tout çal'éducation publique est volontairement au ras des pâquerettes, et l'on somme les instits et profs de mettre les bouchées doubles sur l'éducation religieuse et
l'apprentissage du Saint Coran. Le gouvernement maintient la tête du peuple sous l'eau. Le peuple s'étouffe, s'asphyxie, mais reste sans trop de réaction,
résigné".
L'iranien nous avoue le lendemain avoir écouté notre conversation, désirant exposer son point de vue et opposer ses idées aux notres. C'est un photographe de presse, qui a pas mal
voyagé malgré son jeune age (25 ans) et a sans doute pour cette raison, pour ce recul, une vision plus globale et plus subtile, plus étayée que la plupart des
iraniens qu'on a rencontré. Pourtant, même s'il se défend bien, il sort plus ou moins les mêmes choses que tout le monde, a savoir "on peut rien faire, il faut attendre la prochaine
génération, etc..." Discours de passivité, de justification de la passivité. Le triste jeune homme aux yeux cernés est encore plus triste de nous entendre parler de son pays
dans des termes peu flatteurs (bien qu'on y aille doucement). Paradoxalement, je comprend parfaitement sa position, c'est-a-dire on peut finir en prison si on se rebelle, y'a trop peu de gens qui
sont prêt a agir donc c'est se mettre en danger pour rien...Comment ne pas comprendre cette peur, et ce sentiment que quoi qu'on fasse, rien ne changera ? Je comprends mais en même temps je méprise
cette position, je méprise cette explication, cette excuse. Je ne fais rien parce que de toute façon rien ne changera. On entend souvent ça en France. Je vote pas parce qu'ils sont tous les mêmes.
Je manifeste pas parce qu'on nous écoute pas. Je ferme ma gueule et me fais discret, comme ça je me mets pas le boss a dos. De toute façon, qu'est-ce qu'on peut faire, qu'est-ce qu'on peut
dire...Passivité, lâcheté. En France, quoi qu'on en dise, on ne risque rien, RIEN ! Donc on a aucune excuse. Et en Iran, les enjeux sont tellement énormes, et ils sont déjà
tombés
si bas, qu'ils n'ont plus rien a perdre, alors ils n'ont pas d'excuses non plus. C'est radical mais c'est ce que je ressens. Je garde a l'esprit les visages souriants des birmans, qui ont encore le
courage de prendre du plaisir et d'apprécier le peu, le très peu que la vie leur offre. Je garde a l'esprit le visage de Bobo, leader des révoltes étudiantes de 1989 a Rangoon,
emprisonné, frappé, cassé, brisé, exilé, humilié, esseulé, et ce pendant des années. Et il a encore le combat
vissé au corps, la révolte dans le coeur, et la joie parfois, de juste passer un bon moment, boire un thé en bonne compagnie, et de savoir apprécier ces petits
moments. J'ai des tas d'images de Birmanie qui me viennent a l'esprit. La vie la-bas me semble par bien des aspects, beaucoup plus terrible qu'en Iran. Et pourtant ils se battent, certains meurent
pour leur idéal, ils souffrent mais ils savent rire, ils souffrent mais ils vivent. Et ils ne se résignent pas.
Par Jullian
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Dimanche 28 septembre 2008
Avec cette histoire d'harcèlement, la coréenne s'est barrée, et moi je retourne dans mon dortoir. Le suisse est
toujours la, passant les 3/4 de sa journée allongé sur son lit, somnolant/méditant, je fais pas bien la différence. Le français est sur le départ. Sinon, il y a un danois peinard
et fan de football, et un homme mystère dont personne n'entendra la voix et qui ne fait que passer en coup de vent.
Le suisse, venant de Neufchatel, est un bonhomme de 32 ans au cheveux mi-longs et emmêlés, tout mou et complètement perché. Au-dessus de son lit, il a accroché quelques photos imprimées. Une
de lui, une d'une vieille femme indienne, une d'une jeune femme indienne, un dessin d'une espèce de guerrier-monstre a plusieurs bras, et une autre photo d'une nana prise avec une webcam. Ca
m'intrigue alors je lui demande ce que c'est que tout ça, et il s'explique avec plaisir, avec une voix nonchalante et innocente.
parfaits, mais ceux la c'est la La vieille femme est un "maître parfait", apparemment connue, qui est morte maintenant, mais qui faisait partie d'une espèce de conseil des sages, compose de 8
maîtres parfaits (y'en a un paquet des maîtrescrème), qui contrôlent plus ou moins le monde spirituel, les maîtres du monde quoi ! Les maîtres parfaits ont, comme leur nom l'indique, atteint la
perfection, en matière de maîtrise de leur énergie. Ils sont capables, me dit-il avec un ton d'évidence et sans la moindre once de doute, de faire apparaître ce qu'ils veulent : des flammes, des
billets, un fer a repasser, un dahu a poil ras. Ils contrôlent la matière, peuvent se déplacer dans l'espace-temps, ont le don d'ubiquité, peuvent atteindre d'autres mondes parallèles...Les maîtres
parfaits, c'est pas des baltringues. Et avoir une photo d'elle dans sa chambre, ça balance des bonnes ondes dont nos chakras sont friands. On est pas forcé d'être hindou pour etre un
maître parfait, il en existerait dans toutes les religions. J'émets des doutes quant aux pouvoirs magiques des maîtres catholiques, qui seraient capables de faire apparaître des osties a
volonté et remplir tout seul le panier a aumône de gros billets de 500. "Mais si bien sur, les catholiques aussi ils font des trucs comme ça, sauf qu'ils se
cachent eux. Je sais pas pourquoi, mais ils font ça en secret". Ils sont vraiment sournois, ces catholiques...
Le guerrier monstre a 6 mains, c'est la représentation graphique de son moi spirituel. De la mêmemanière qu'on est gémeaux ou scorpion, on a tous une représentation graphique de ce genre. La
moitié,
c'est des guerriers de la lumière claire, et l'autre moitié des guerriers de la lumière sombre. Mais on est tous des gentils qui combattons les forces du mal (ce sont ses mots, c'est pas
moi qui force la dose).
D'ailleurs la jeune femme indienne en photo est chrétienne (je sais plus dans quelle branche) et vit en Allemagne. Et malgré son jeune
âge, c'est un maître parfait. Mère-Teresa aussi était un maître parfait, par exemple. Hum hum. Ben tout se tient alors.
"Et l'autre fille sur la photo, c'est qui ? demande le danois.
- Oh ça, c'est la photo d'une fille que j'ai trouvé sur internet. Je la trouvais jolie alors j'ai imprimé sa photo.
- Tu la connais pas ?
- Non.
- Mais ou tu l'as trouvé, la photo ?
- Oh ben, sur meetic.
- C'est quoi meetic ?
- Oh ! Tu connais pas meetic ? C'est un site de rencontres. Mais c'est pas pour du sexe, hein ! C'est pour discuter, se faire des amis, mais rien de tout ça, le sexe, et tout, hein !
- Ah, ok.
- Alors, je lui ai écrit pour lui demander d'être mon ami, mais elle a pas répondu alors...Je sais pas pourquoi...
- Donc tu la connais pas ?
- Ah non ! C'est juste une fille comme ça. Je trouvais qu'elle était jolie alors..."
Son truc a lui, son dada, c'est les pierres. Il est a fond dans la lithotherapie. Il se sert du pouvoir des pierres pour
influencer ses humeurs, sa santé, son énergie, combattre ses peurs, obtenir des protections...Chaque individu a sa ou ses pierres fétiches, particulièrement favorables. La sienne, c'est les
"oeil-de-chat", et aussi les cornalines. Il s'en trimballe tout un paquet sur lui, de peur d'être en manque. Chaque pierre a un pouvoir et une influence particulière, et les combinaisons donnent
encore autre chose. Il en porte toujours sur lui, disposées a l'intérieur d'un brassard noir qu'il porte au bras. Selon lui, les effets sont tres tres lents a se faire sentir mais ça marche, même
s'il avoue que c'est pas non plus incroyable, la force de leurs effets.
" Mais maintenant, par exemple, je n'ai plus peur en certaines circonstances, ou maintenant aussi, j'ai plus d'énergie (dit de sa voix traînante celui qui passe ses journées au lit).
Mais faut faire attention aux pierres et aux mélanges que tu portes. Parce que ça peut etre nocif
- Et comment tu sais quelle pierre est bonne ou pas pour toi ?
- Oh ben c'est facile. Il suffit de voir comment ton énergie réagit.
- Comment ça ?
- Arh ! (genre, il savent vraiment rien ceux-la, mais sans négativité
pour autant) Ben, tu sais, on a tous une aura, qu'on peut voir sans problème (...)
- Toi, tu vois les auras ?
- Oh ben oui, faut que je me concentre. Je suis pas tres avancé
alors c'est dur, et ça marche pas toujours. Ca dépend des gens... [pause] Et donc l'aura, c'est ton
énergie, et elle réagit avec les pierres. Des fois ça brille tres fort. Alors c'est une bonne pierre. Et puis des fois ça brouille ton énergie, alors c'est pas bon. C'est que c'est une mauvaise
pierre pour toi.
- Et tu pourrais me dire quelles sont mes pierres, a moi ? demande le danois.
- Oh...ben...oui. Si je me concentre, je devrais pouvoir. Mais j'aurais besoin de ta date de naissance, du lieu de naissance, et que tu restes devant moi, ou que tu me donnes une photo.
- Tiens, t'as qu'a prendre mon passeport"
Une heure plus tard, le danois apprend par le suisse, tout heureux et illuminé
par son succès, que sa pierre est l'aigue-marine.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Les iraniens sont tristes dans tous les sens du terme. Quand on discute avec des iraniens suffisamment longtemps, alors ce qui frappe
est leur tristesse, et le fait que, pour la grande majorité, ils ont abandonne tout espoir de changement et toute volonté de se battre. Partout, tous se plaignent de leur gouvernement, des
interdits, de l'absence de liberté. Ils se plaignent, ils geignent...Ils font le deuil de leur liberté et de leur bonheur de la même façon qu'ils font le deuil de leurs Imams. Une incroyable
passivité qui en devient irritante. Personne n'essaie de changer les choses, de sauver leur vie ou leur pays. Au contraire, ils se reposent sur l'attente improbable, sur l'arrivée miraculeuse d'un
sauveur. Peut-être le retour de Mahdi, le dernier Imam, qui n'est pas mort mais se cache depuis des siècles, attendant son heure. Ou sont les figures d'oppositions, ou est la résistance, ou sont
les mouvements étudiants, les politiciens en exil qui influencent le peuple depuis l'étranger ? Ou est l'étincelle qui redonnerait espoir et courage aux iraniens ?
Les iraniens avec qui on en parle ouvertement se repose sur la génération suivante. "Il faut attendre que l'ancienne génération ait disparue. Les jeunes vont changer tout ça une fois qu'ils seront
au pouvoir". Selon moi, c'est leur accorder une grande confiance, surtout considérant qu'une grande partie d'entre eux se désintéresse totalement de la politique, désabusés jusqu'à un point de non
retour. Lukas pense aussi que le fait que ce soit la religion qui soit au pouvoir complique les choses également. Comment s'opposer a la religion dans ce pays ?
Paradoxalement, le pays semble au bord de l'explosion. Et en même temps, moi comme d'autres, iraniens, ou fins connaisseurs, ne voyons pas la révolte arriver. Les gens sont a crans, frustres,
énervés, désespérés. L'ambiance dans les rues de Teheran est délétère. Des gens se gueulent dessus pour des broutilles, et en arrivent aux mains parfois, non loin de policiers qui, la plupart du
temps, se foutent a peu près de tout ce qui peut se passer.
70 % de la population a moins de 25 ans, le chômage atteint des sommets insupportables, la drogue se propage a vitesse grand V. Une génération désoeuvrée dont une partie importante devient
mauvaise, incivilisee, haineuse. A l'image du nombre incalculable de jeunes qui m'insultent dans les rues, les gares, sans compter ceux auxquels je ne fais pas attention. En me balladant avec
Lukas, qui parle farsi, il me disait d'un air tranquille : "Tiens, le mec qu'on vient de croiser nous a insulte en passant".
Lukas encore, alors qu'on allait peinard au restau, a été victime d'un vol a l'arrachée. Deux motos, deux jeunes par motos. L'un d'entre eux saute sur le trottoir quelques mètres derrière nous,
attrape le sac en toile pourri de Lukas (contenant son superbe appareil-photo et son nouveau bijou d'objectif a 1000$, qu'il trimballe la-dedans pour être discret). Heureusement, Lukas a un bon
réflexe (après avoir eu la mauvaise idée de laisser son sac en bandoulière sur une seule épaule), nourri par le feeling, une seconde en avance, qu'un truc du genre va arriver. Il retient son sac de
toutes ses forces. Tous deux gueulent en farsi. Lukas essaie de choper le petit con mais il saute vite sur la moto qui s'enfuie. Ils partent en nous couvrant d'insulte, et font de même en repassant
dans l'autre sens a pleine vitesse. Ce genre de vol peut arriver a peu près partout dans le monde, mais ça reste un bon symptôme et surtout c'est la goutte de trop. Nous sommes tous deux dégoûtés
de ce pays. Lukas, venu ici il y a 3 ans, en gardait le souvenir d'un pays merveilleux peuple de gens fabuleux. Il ne comptait pas une seule mauvaise rencontre, pas un seul problème. C'est la
totale désillusion pour lui. Il n'attend qu'une chose, se barrer d'ici !
Leur tristesse, leur passivité n'appelle plus la sympathie, la compassion, mais l'agacement, la pitié voire le mépris. Quant a l'agressivité des jeunes, n'en parlons plus. Certains iraniens font le
choix de se barrer. Partir étudier a l'étranger et si possible y rester. Je ne vois pas comment les choses pourraient changer. Reste plus qu'a attendre le retour de Mahdi, alors ?
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Je pars dans les rues de Teheran en compagnie de Lukas, devisant encore et toujours sur ce pays qui nous obsède et dont Teheran est la
plus (im)pure incarnation. On se prend une glace tout en décortiquant la psyché de ce pays. Pendant la promenade d'hier, on avait fait des pronostics a propos du nombre de "Where you from ?" qu'on
entendrait sur notre chemin du retour. Si je gagnais, il devait se débrouiller pour me trouver un endroit ou fumer le qalyan. Il a gagné mais on cherche quand même.
On sent une bonne odeur typique au milieu des magasins de chaussures, mais personne ne peut ou ne veut nous aider a en trouver l'origine. On finit tout de même par trouver un salon de thé ou des
hommes alignés en rang d'oignons fument en silence, tirant
sur le narguilé le plus dégueulasse qu'on puisse imaginer. Ça doit être du tabac au goût "cendrier froid de lendemain de fête" ou quelque chose comme ça. Une vraie infection. Au bout de 5mn, l'eau
du réservoir ressemble a une sorte de thé beaucoup trop infusé et nos poumons font la grimace. Et c'est pas les fonds de tasse qu'ils nous servent en guise de thé qui vont aider a faire passer tout ça. On laisse
tomber avant de calancher. On trouve bien un autre endroit pas loin de l'hôtel, mais ils servent le même poison. Décidément, c'est dur de passer du bon temps sur Teheran.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
J'arrive a 14h moins 5 a l'ambassade. La gentille jeune fille m'a dit de m'y pointer a 14h. Je sonne, je frappe, je sonne, sonne, sonne,
frappe. 20mn comme ça. Je tente l'ambassade même, personne ne m'ouvre alors que je vois des gens en sortir, que j'en ai vu y rentrer plus tôt. Oh la, on se fout un peu de ma gueule.
Puisque c'est comme ça, je vais faire un tour et me chercher le remède a tous mes problèmes, une bonne glace. Ça va me détendre les nerfs tout ça. Et ça me détend bien en effet. J'ai fait le deuil
de mon avion du jour alors je redeviens cool.
15h, je re-frappe, re-sonne...Un Gandhi miniature (ça vous donne une idée de sa carrure) m'ouvre et m'invite a m'installer dans le bureau. Il sait qui je suis et va prévenir la gentille jeune
fille. Elle passe de temps en temps en coup de vent, m'assurant qu'elle s'occupe de moi, Mistweurrrrr Jullian. Soit elle est vraiment très débordée, soit elle joue très bien la nana qui est
vraiment très débordée. Dans un cas comme dans l'autre, ça change rien pour moi, alors je lis le journal...pendant deux heures. On pourra pas dire que je suis pas au courant de ce qui s'est
passé la veille du 18/08/08. Mais je peux pas lui en vouloir,
avec sa façon toute indienne qu'elle a de rouler les r en anglais. Elle me tend enfin le sésame, valable 6 mois a partir de tout de suite. Donc il faut que je me trouve un avion au plus vite et
quitter enfin cette ville de damnés.
A l'agence de voyage, je tombe sur une fine équipe incroyablement compétente pour ce qui est de ne pas vous aider. On me dit qu'il n'y a rien dans cet ordre de prix avant le 3 septembre, donc deux
semaines. Hésitez pas a vous foutre de moi, j'ai l'habitude. Ils me parlent de vols a 800, 1000 $. Il me reste 400 $ en tout et pour tout alors on va pas négocier longtemps. Je suis
obligé de leur mâcher le travail, et de les pousser a
chercher chez telle compagnie, ou telle autre compagnie. Ah ben tiens, oui, vendredi, dans 4 jours, pour 260 $. Ben voila, c'est tellement plus facile quand les agences ont des clients
compétents.
Quatre jours de plus a Teheran, je devrais pouvoir survivre. J'en profiterai pour écrire ce journal qui me fait l'effet de prendre un escalator en sens contraire. Plus j'écris, plus je m'investis,
et plus je suis en retard. C'est sans fin, j'en vois pas le bout.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Comme d'habitude, je me rends a l'ambassade en métro. Comme régulièrement, par je ne sais quel mystère, mon pantalon est couvert de
crasse dans le bas, comme si je m'étais amusé a le lancer
dans la chaîne d'un vélo. Comme régulièrement donc, j'ai décidé de faire des plis jusqu'en dessous des genoux, ce qui cache le tout et me fait une aération très appréciable.
Mais comme toujours dans ces cas la, me ballader dans cette tenue dans les rues de Teheran devient une épreuve de volonté, car les gens me dévisagent et scotchent avec ostentation sur mes mollets
nus. Et la plupart du temps, ils se contentent pas d'être étonnés mais me font bien sentir qu'ils trouvent ça hautement déplacé (heureusement que je leur ai pas montré mon cul), me regardent avec animosité, mépris et haine parfois. C'est aussi
dans cet accoutrement que je reçois le plus d'insultes gratuites de la part des jeunes que je croise, le plus de rires moqueurs, etc, etc...Et dire que j'ignorais jusque la l'incroyable puissance
subversive de mes mollets. Merci a toi, belle République d'Iran, de m'avoir ouvert les yeux.
Ma première semaine en Iran, j'aurai fait profil bas, renoncé aux plis en me disant qu'il faut respecter leurs coutumes et blablabla...Maintenant, c'est différent. S'ils sont assez cons pour me haïr, me
mépriser, se moquer et même ne serait-ce que se focaliser pour un truc aussi futile, c'est leur problème et moi je les emmerde, et avec enthousiasme.
Je reviens a mon métro, ou je suis assis face a deux ados, des petits cons de 17 ans environ, qui me scrutent sans arrêt, de bas en haut, fixés ensuite sur mes fameux mollets, se murmurant des choses en rigolant. J'ai
déjà la moutarde qui me monte au nez, alors je me mets a les fixer a mon tour, l'envie de meurtre en plus. Du coup , ils ne regardent plus, uniquement brièvement pour vérifier que non, j'ai pas
lâché l'affaire, mais ils continuent a rigoler comme des poufs. Alors je me mets a leur gueuler dessus "Qu'est-ce qu'il y a ? Y'a un problème ? Il te plaît pas mon pantalon ? T'as quelque chose a
dire au lieu de rigoler comme une pétasse ?"...Et ainsi de suite dans le même registre finaud et en anglais donc ils ont probablement pas tout capté, mais suffisamment pour qu'ils se tiennent tranquilles. Je suis a peu de
choses de leur foutre la main a travers la gueule. Au moment ou je sors a ma station, ces baltringues s'animent a nouveau en me faisant des "Bye Bye" insolents avec des voix de péripatéticiennes de
Bangkok, rigolant comme des tordues alors que la porte se ferme. Voila le genre de gars qu'on rencontre en Iran. Tous les jours. Alors on fait avec...ou pas.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Retour a l'ambassade indienne. Je poireaute. Un anglais me tombe dessus. Il lui manque un peu d'argent pour payer son visa et me demande
si je peux lui prêter qu'il fera tout pour me rembourser de quelques manières que ce soit parce que son avion pour Delhi est cet après-midi alors il a peur de pas avoir son visa a temps qu'il a pas
le temps de rentrer chercher de l'argent et revenir alors ça lui sauverai la vie ce serait vraiment sympa...Sur, tiens, prends. Je lui file l'équivalent de 30 $ mais en fait il en veut que 3. Ah,
c'est tout, ben pas besoin d'en faire tout un foin, tu peux les garder. On se voit 5mn pendant lesquelles il arrive a me parler de son histoire d'amour avec une iranienne rencontrée a Paris qu'ils
avaient prévu de se marier mais que bien qu'il s'entende bien avec les parents de la nana il a jamais eu leur consentement donc pas de mariage ils sont plus ou moins séparés maintenant c'est le
drame etc...Il me dit ça quasiment d'une seule respiration, sourire aux lèvres. Et ajoute dans la foulée qu'il en a écrit l'histoire dans un roman qu'il vient de finir qu'il cherche des éditeurs en
ce moment notamment en France ou se passe une partie de l'histoire et qu'il m'enverra une copie plus tard...Pfiou ! Assez intense le type.
Et avec tout ça, les autorités françaises sont toujours aux abonnés absents, du coup mon visa est pas prêt. Elle a appelé, rappelé, mais rien n'est fait. Je peux repasser cet après-midi, ça devrait être bon. OK.
Donc, dans le meilleur des cas, je peux imaginer toper mon visa a 14h pile, m'arrêter a une agence de voyage qui, o miracle, me dégotera la dernière place libre dans l'avion de 18h45. Course vers
l'hôtel, course vers l'aéroport a 40 km de la, course dans l'aéroport, et je me pose, tout liquide mais heureux dans mon avion pour Delhi. J'essaie encore d'y croire mais c'est dur. En quittant
Lukas alors que je repars une nouvelle fois pour l'ambassade, je lui dis dans un excès d'optimisme "non mais tu vas voir, j'ai un bon feeling, je suis sur que tout va marcher comme par miracle.
Normalement c'est la dernière fois qu'on se voit." Ça le fait sourire, genre bien sur, t'es mignon. Lui de son coté
a laissé tomber l'escapade en Inde, car c'est un des seuls pays du coin qui ne donne pas de visa a l'arrivée, et ça prend une semaine autrement donc c'est
baisé, il s'y est pris trop tard. Il cherche un endroit ou
passer le temps quelque part en Iran. Je l'incite a aller au Kurdistan, qu'il ne connaît pas encore. Il en a marre de visiter des sites et veut juste un bel endroit ou se poser et des "gueules" a
photographier. Le Kurdistan me parait tout désigné. Surtout que le Kurdistan, c'est pas tout a fait l'Iran, ce qui ne peut que lui plaire.
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008

Les italiens ne sont restés qu'une nuit. A présent je suis le
seul client et ça me va parfaitement.

Je me lève a 7h30 (motivé quand même, hein!), bien décidé a
monter en haut de l'espèce de montagne a coté et de voir les
environs. La lumière est superbe, mon appareil est tout heureux de ce qu'il a dans le viseur.

Je m'attaque gaiement a la pente raide de la colline. J'en crache mes poumons mais je suis récompensé par une vison de paradis. L'immensité. Une nature belle et sauvage, vierge de toute présence
humaine, hormis moi, trônant au sommet comme un roi.

De l'autre coté du mont, je surplombe la minuscule Garmeh, perdue au milieu des palmeraies.

Le reste de ma journée se poursuit dans le bonheur : sieste, écriture, bouffe en famille, sieste, écriture, lecture des poésies d'Hafez, ballade.

J'ai pris quelques belles photos aujourd'hui, je me sens satisfait.

Les villageois me saluent plus facilement, viennent me parler. Ça fait maintenant 5 jours que je suis arrivé alors ils deviennent curieux, en particulier les enfants.


Je passe aussi une bonne partie de mon "temps libre" avec Habib et surtout son fils Amar, avec qui je déconne, joue au foot dans le salon, et apprend pas mal de mots iraniens.
Je prends pas mal de photos d'eux et de la star de la maison, le petit Amyar, fils d'Ariane et Mazyar. Mais je n'ose toujours pas en
prendre des parents. Pourquoi ? Mystère.

Le dîner et la soirée se passent en toute simplicité. J'ai même droit a une nouvelle question anodine et solennelle de la part de Mazyar. Oh la la ! Attention, ça devient trop amical, je sais pas
si je suis prêt a tant d'intimité, si vite. Il va falloir se calmer...
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008
Bien sur, mon taxi est a la bourre. Mon bus est censé passer a 18h a Khur, on y arrive un quart d'heure plus tard. Mais il m'assure
qu'il est pas encore passé, il sera la a 18h30. Hum. 18h45,
un mec s'arrête et m'apprend que le bus est a 20h. Ah ça y est, ça commence !
Je suis posé en bord de route, un peu avant un rond-point, et
j'ai rien a faire d'autre que d'attendre. De l'autre coté de
la route se trouve quelques boui-bouis, mais rien de mon coté. Je suis seul et j'ai personne a qui parler. Je peux même pas bouquiner parce que je dois scruter l'arrivée du bus, d'un bus, n'importe quel bus,
et le faire s'arrêter. Y'a rien de plus chiant que d'attendre comme ça, sans pouvoir s'occuper ni même laisser son esprit vagabonder.

J'arrête deux-trois bus mais ils vont pas sur Mashhad ou ils sont archi-complets. Mon incompétent de taxi me recroise une première fois un peu avant le coucher du soleil, vers 19h30. Il fait son
étonné et dit qu'il va régler ça, Mouais, mouais, cause toujours. 20h30. J'en ai plein le cul. Les bus qui passent sont complets, ce qui est plutôt logique après tout. J'ai remis mes affaires sur
le dos et ratisse large dans les environs pour trouver une solution, des infos, une place. Ça donne rien alors je me décide a retourner a Ateshooni, la pension de Garmeh. Je voulais partir ce soir
pour une question de timing. Ça me permettait de voir Mashhad et retourner sur Teheran juste avant le week-end, pour prendre mon visa, et je pouvais prendre un vol pas cher pour Delhi dans la
foulée. Maintenant que c'est mort, y'a plus rien qui presse et je suis content de retourner a Garmeh. J'avais comme un goût amer dans la bouche, un goût d'inachevé.
Je cherche un taxi quand mon mien me retombe une nouvelle fois dessus. Akhbar qu'il s'appelle. Décidément, les Akhbar que je rencontre ont tendance a être défaillants (et en plus, c'est des petits
trapus qui contredisent leur nom - Akhbar = Grand). Il est tout excité et décidé a me trouver une place de bus lui-même. Je lui dis de laisser tomber, que j'ai déjà essayé, et que de toute façon je me suis mis en tête de revenir au bercail. Il écoute
pas et me trimballe de bus en bus, qui s'arrêtent la pour faire une pause-dîner.
Il parvient tout de même a me trouver quelque chose. Je peux me foutre dans la soute d'un bus pourri, avec pour seul confort une couverture sous moi, pas de lumière, et un autre mec qui dormira a
mes cotés, a 10 cm de mon nez. Environ 9h de trajet comme ça.
J'aime bien tenter de nouvelles expériences, mais je vois pas l'aspect positif de celle la. Et en plus, ces rigolos demandent a ce que je paie le même prix qu'une bonne place dans le bus. "Tu
veux pas ? Non ? Mais pourquoi, c'est confortable, hein ?" Pffff. Rentre dans la voiture avant que je m'énerve et emmène moi a Garmeh.
Mais il veut pas s'avouer vaincu, il veut pas perdre la face, et je crois surtout qu'il appréhende la réaction de Mazyar s'il lui ramène un touriste qui était censé être parti depuis 3 heures.
Alors on tourne en rond, encore et encore, il discute sans résultat, et moi, je lui gueule dessus pour me faire entendre, encore et encore.
Je suis obligé de montrer les crocs pour qu'il sorte de son
obsession et fasse ce que je lui demande. Il s'y plie comme un enfant puni. Mais comme cet idiot n'est pas méchant et que je veux pas rouler avec sa tête d'enterrement a cote de moi, je lui demande
de s'arrêter pour que j'achète des cigarettes (j'en ai bien besoin en ce moment, et les pétards fumés ces derniers jours m'ont redonné le goût de la clope), et lui en offre une, comme calumet de la paix. Ça suffit pour qu'il s'anime comme une fête foraine, rigolant comme un possédé,
mettant de la musique dance a fond la caisse et dansant avec autant d'enthousiasme que de maladresse (il a bien 60-65 ans l'Akhbar). Le surlendemain, il passera chez Mazyar et me tombera dans les
bras devant toute la famille (presque aussi estomaquée que moi, et éclatée de rire), m'embrassant même sur la bouche et me serrant très fort en rigolant. Définitivement dingue ce gars.
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008
Yuan s'en va le matin, direction Isfahan. Mischa, l'allemand (j'ai enfin appris son nom), part également en fin de matinée, bien qu'il
soit encore un peu malade. Le suisse étant parti la veille, on a pu parler un peu. Il est bien plus sympa et tranquille qu'a première vue. On s'était dit qu'on partirai ensemble pour Mashhad, mais
finalement je préfère rester pour la journée et prendre un bus ce soir, histoire de profiter un peu plus de Garmeh, en solitaire cette fois.

Promenade et session d'écriture. Ma solitude est interrompue par l'arrivée de deux italiens et de leur guide indien. Ils ont une façon bizarre de voyager car tout leur voyage a été
planifié avant qu'ils ne quittent l'Italie. Pendant deux
semaines, ils se déplacent avec leur guide, sans avoir a se soucier de rien. Ils sont en pilote automatique et ça se sent. Ils sont comme absents, éteints. Le guide a l'air de s'ennuyer
mortellement. Il se sent l'obligation d'être au maximum auprès d'eux, du coup ni l'un ni les autres ne sont vraiment tranquilles et seuls. Cette perpétuelle promiscuité doit être pesante. Ils n'ont
plus rien a se dire a part "Qu'est-ce qu'on fait ensuite ? C'est quoi les plans pour demain ?"...

Je fais pas trop attention a eux et vaque a mes occupations. En fin de journée, pendant ma promenade d'adieu a Garmeh, mon appareil (mon objectif pour être plus précis) se remet miraculeusement a
fonctionner, après avoir changé quelques réglages. Le
problème n'a pas disparu, mais j'ai trouvé comment l'éviter.
Je dois prendre toutes mes photos avec l'ouverture maximum. Ça limite les possibilités mais c'est très jouable.
Du coup, je me rends un peu partout, essayant de prendre en photo toutes les images aperçues les derniers jours. Je suis euphorique.
Mais je dois aller prendre mon bus. A ma grande tristesse, Garmeh c'est fini.
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008
En soirée, j'ai "droit" a quelques boeufs avec Davub et Monsieur Mazyar. Il a été peu présent notre hôte, passant pour les repas,
restant un peu en soirée, mais avec la famille. Il me semblait de plus en plus inapprochable, et de plus en plus intimidant. Je me disais que j'aurai jamais la chance de jouer avec lui, ce qui me
faisait bien chier parce que j'étais aussi venu pour ça, pour sa réputation d'excellent percussionniste. Enfin ça arrive, et je suis aux anges.
Les jours précédents, la musique était planante, lente. Davub et moi sommes plus excités, du coup la musique était plus rythmée ce soir-la, et j'ai pu voir le Mazyar montrer une partie de sa dextérité, assez impressionnante, même s'il
en fait toujours plutôt moins que plus. Un morceau en particulier m'aura marqué. Un rythme de fou, un rythme de trans. Davub qui se déchaîne sur son tar, moi qui tricote des rythmes tordus sur ma percu, et Mazyar, au centre,
assis en tailleur. Deux énormes vases en terre devant lui, un sous chaque main. Il fait une basse rapide en bouchant les goulots avec ses mains (donnant un peu un son de tabla grave, mais en plus
percutant), et trouve le temps, entre le moment ou sa main se lève et celui ou elle retombe sur le goulot, de faire des petits rythmes aigus fabuleux en cognant ses ongles sur le bord du vase.C'est
technique, dur a expliquer. Il fallait voir et entendre ça ! C'était sensationnel. Un superbe moment de musique.
Une fois le morceau fini, parfait jusqu'au bout, le silence drape doucement les dernières notes qui volent encore dans l'air. Davub et moi sommes souriants, et un peu fatigués. Personne ne dit un mot. Mazyar se tourne lentement vers moi, me regarde et
me demande de sa voix caverneuse :
"Tu viens d'où en France ?
- De Bretagne.
- Bretagne, Hum hum"
Il s'arrête et réfléchit la dessus. Pas un mot de plus. On aurait dit qu'il me posait une question importante. Je suis heureux, j'ai l'impression d'être intronisé, accepté. Par le biais d'une question anodine.

C'est quand même dingue l'effet qu'il me fait ce type. Faudrait pas qu'il monte une secte, je tomberais dedans sans pouvoir résister. Et je serai probablement pas le seul. Dans le village, ils est
extraordinairement respecté. En quittant Teheran, ou il est
né, et revenant vivre dans le village de ses parents et
ancêtres (400 ans sur place), il a redonné vie a Garmeh, en
réapprenant a tous (et en particulier aux jeunes) comment construire des maisons faites pour le désert, en amenant des touristes aussi, et développant des activités. A la base, c'est un artiste,
sculpteur et musicien, mais ici il est comme le chef du village. Quelqu'un m'a dit qu'il avait passé 7 ans seul dans le désert. C'est peut-être une légende, mais j'aime bien l'idée et ça lui colle bien.
Par Jullian
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