IRAN

Dimanche 28 septembre 2008
Encore une journée consacrée a l'écriture, avec les régulières interruptions des iraniens, les pauses avec Lukas, qui prend le bus aujourd'hui pour le Kurdistan. Le suisse me montre aussi les dizaines de pierres avec lequel il se trimballe. Oeil-de-chat, cornaline, turquoise et turquoise araignée, saphir, rubis et autres. Certaines sont vraies, d'autres fausses, d'autres le laissent dans le doute. Il en a aussi beaucoup a l'état brut. C'est un gars crédule et tenté de faire confiance a tout le monde, alors j'ose pas imaginer a quel point il s'est fait enfler tout au long de ses achats auprès de ses "amis" indiens. Il s'amuse aussi a faire des parfums en mélangeant des tas d'essences différentes. Il n'a jamais fait de profit avec tout ça, a vendu tres peu de choses, et a prix coûtant le plus souvent. Je sais pas trop de quoi il vit, mais il a l'air mal parti pour faire un malheur dans le commerce.

Lukas s'en va. Je trouve de la tranquillité après 23h et écrit jusque 3h. Je me réveille assez tard, prépare mes affaires, prend le métro jusqu'au terminus, puis un taxi pour l'aéroport. J'enregistre mes bagages. Il me reste encore près de deux heures avant d'embarquer alors je me pose dans un coin et écrit encore.

C'est l'heure d'y aller. Je suis dans les temps mais y'a des queues monstrueuses a tous les bureaux d'enregistrement. Ceux réservés aux étrangers sont ferm
és. Reste plus qu'a essayer une file, on verra bien. Une demi-heure plus tard, j'ai avancé d'un mètre, il y a une vingtaine de personnes devant moi, l'heure fatidique approche, et des saoudiens, des handicapés, et même des saoudiens handicapés nous passent devant régulièrement. Les yeux fixés sur le tableau des départs, je trépigne, souffle, m'agite, m'angoisse. Plus que 10mn avant le décollage, normalement. Sur le tableau, mon avion reste sur "Check-in". Tant que ça passe pas a "On board", je maîtrise plus ou moins mes nerfs. J'ai changé de file. Une heure dans l'autre et ça n'a pas bougé. L'avion devrait avoir décollé depuis 10mn maintenant. Au bord de l'apoplexie, je me décide enfin a griller tout le monde. Ça me gêne mais c'est ça ou je sombre dans la folie. On me tamponne, je passe les contrôles, arrive a la porte d'embarquement. Tous les passagers sont la mais ça ne commence que 20mn plus tard. Je me suis stressé pour pas grand-chose, dans les aéroports aussi, ils ont une notion du temps toute iranienne.

J'arrive a Delhi a 23h30 au lieu de 22h. En attendant mon sac, qui est parmi les derniers a se montrer, j'ai le temps d'observer un peu les gens. Je remarque que la plupart des iraniennes, quel que soit leur âge, enlève aussitôt leur hijab a la sortie de l'avion. Quelques-unes le gardent. Peut-être par conviction, peut-être par coquetterie (veulent pas montrer leurs cheveux tout aplatis), ou par habitude. Après plusieurs mois en pays musulmans, ça fait étrange de se retrouver en Inde. De voir des femmes qui ne cachent pas leur féminité, de voir des femmes donner des ordres a des hommes inférieurs hiérarchiques, de les voir rigoler en compagnie d'hommes, flirter, de voir une employée avec un uniforme spécial grossesse afficher ses rondeurs avec l'indifférence accord
ée aux choses banales.

Je prends mon sac et sors de la.
Par Jullian
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Dimanche 28 septembre 2008
Le français dans le dortoir s'appelle Dany. Il se traîne une entorse depuis plus d'un mois. Entorse qu'on lui a plâtré deux fois, quels idiots ! Il vient de l'est (plusieurs mois de voyage), vient de traverser le Pakistan (il a réussi miraculeusement a choper un visa a l'ambassade pakistanaise de Katmandou) et se rend en Géorgie. On peut dire qu'il a choisi son moment, avec la guerre qui vient d'y éclater. Il travaille dans l'agro-bio et a passé d'ailleurs pas mal de temps a faire du WOOFING (bosser dans des fermes, souvent bio, qui t'hébergent et te nourrissent). Il vient d'une famille de vignerons et son voyage en Géorgie est, dit-il, un peu comme un pèlerinage étant donné que c'est la qu'on a trouvé les premiers, les plus vieux pieds de vignes. Il compte voir comment ils se débrouillent, les vignerons géorgiens qui, parait-il, ne font pas de la piquette.

J'ai mal au crane aujourd'hui alors j'écris pas, et reste un bon moment en fin de journée sur mon lit, rideaux tir
és, a écouter les sommes de connaissances farfelues que le Suisse a emmagasiné pendant ses voyages en Inde. Lukas me sort de ce monde merveilleux peuplé de guerriers, de magiciens, gurus, de forces du mal et de pouvoirs en toutes sortes. Il m'invite a bouffer, et nous prépare des bolognaises dans la cuisine a l'étage. Hummmm, des pâtes... Après manger, on se décide a bouger. C'est la qu'arrive la tentative de vol a l'arrachée dont j'ai parlé plus tôt, a 20 mètres de l'hôtel. Un peu sonnés, on fait la seule chose censée : on va chercher une glace. Oui, c'est notre réponse a tous les problèmes, et alors ?! On erre dans les rues, a la fois énervés et mélancoliques, reprenant encore et toujours nos discussions sur l'Iran, poursuivant ainsi de retour a l'hôtel, sans se douter que l'oreille (in)discrète d'un iranien qu'on pensait imperméable a l'anglais nous écoute avec grand intérêt.

"Ce pays est gangrené, malade. Il me fait penser a ces personnes qui, attrapant telle ou telle maladie, deviennent sans le vouloir, sans le contrôler, des personnes mauvaises. Ces malades qu'on a connu tout miel, la gentillesse même et qui, sous influence de ce mal, se mettent a balancer des insanités, a ruminer de mauvaises pensées, a s'énerver et a perdre patience pour la moindre chose.
Ce mal, cette colere, c'est a se demander si le gouvernement ne la cultive pas, multipliant les interdits et les sujets de frustration. Et ce même gouvernement s'efforce en parallèle a maintenir les gens dans l'ignorance, et a diriger cette colere envers des cibles choisies. Israel (souvent désignés comme les sionistes au lieu des israéliens dans les journaux), les Etats-Unis, le monde occidental dans son ensemble, ses infideles, m
écréants qui ne croient pas en Dieu et se jette dans le stupre et l'immoralité. L'information est contrôlée, l'information est propagande. Et l'information reste malgré tout synonyme de vérité. Donc pas de mise en doute a l'extrême, sauf par une partie de la population. Il faut plus fumer le qalyan parce que ça peut donner un cancer de la peau. Ah bon ? Ben ok alors. C'est con, j'aimais bien fumer, moi. Si y'a dix fois plus de coupures d'électricité maintenant qu'il y a quelques mois, c'est parce que y'a pas eu assez de pluie cet hiver, donc pas assez d'hydro-électricité. D'accord, mais ça pourrait pas être le gouvernement qui force la dose ? Pour obtenir un soutien plus massif pour sa centrale nucléaire, en faire un besoin très concret et a terme, la grande réussite de l'Iran, la réussite d'un gouvernement qui résiste aux pressions extérieures pour le bien de son peuple. Hein ? De quoi ? Bien sur que non, le gouvernement l'a dit a la télé, la raison des coupures. Ah bon, ben si le gouvernement l'a dit alors...

Ici comme dans un pays que je connais bien, l'information est cibl
ée. Les gens sont gavés de faits sans importance a propos de leur président. Ahmadinejad a dit ceci, fait cela, a rencontré telle personne, s'est rendu a tel endroit, a réitéré sa position la-dessus, a fait un signe d'ouverture envers tel pays...Encore, et encore, et encore. Même les infos internationales servent avec convenance les idées du gouvernement, en étant choisies et hiérarchisées avec soin, traitées avec l'angle idéal.
dans un journal, un livre, une chanson. La grande masse reste dans le brouillard, le financement de Comme dans un pays que je connais bien, mais a un degré bien moindre, ils restent des gens qui mettent en doute, qui critiquent, ou plus généralement qui ont arrêté d'écouter. La différence principale est qu'ici ils n'ont aucun moyen de s'exprimer a voix haute, être entendu par leurs compatriotes, d'écrire tout çal'éducation publique est volontairement au ras des pâquerettes, et l'on somme les instits et profs de mettre les bouchées doubles sur l'éducation religieuse et l'apprentissage du Saint Coran. Le gouvernement maintient la tête du peuple sous l'eau. Le peuple s'étouffe, s'asphyxie, mais reste sans trop de r
éaction, résigné".

L'iranien nous avoue le lendemain avoir écouté notre conversation, désirant exposer son point de vue et opposer ses id
ées aux notres. C'est un photographe de presse, qui a pas mal voyagé malgré son jeune age (25 ans) et a sans doute pour cette raison, pour ce recul, une vision plus globale et plus subtile, plus étayée que la plupart des iraniens qu'on a rencontré. Pourtant, même s'il se défend bien, il sort plus ou moins les mêmes choses que tout le monde, a savoir "on peut rien faire, il faut attendre la prochaine génération, etc..." Discours de passivité, de justification de la passivité. Le triste jeune homme aux yeux cernés est encore plus triste de nous entendre parler de son pays dans des termes peu flatteurs (bien qu'on y aille doucement). Paradoxalement, je comprend parfaitement sa position, c'est-a-dire on peut finir en prison si on se rebelle, y'a trop peu de gens qui sont prêt a agir donc c'est se mettre en danger pour rien...Comment ne pas comprendre cette peur, et ce sentiment que quoi qu'on fasse, rien ne changera ? Je comprends mais en même temps je méprise cette position, je méprise cette explication, cette excuse. Je ne fais rien parce que de toute façon rien ne changera. On entend souvent ça en France. Je vote pas parce qu'ils sont tous les mêmes. Je manifeste pas parce qu'on nous écoute pas. Je ferme ma gueule et me fais discret, comme ça je me mets pas le boss a dos. De toute façon, qu'est-ce qu'on peut faire, qu'est-ce qu'on peut dire...Passivité, lâcheté. En France, quoi qu'on en dise, on ne risque rien, RIEN ! Donc on a aucune excuse. Et en Iran, les enjeux sont tellement énormes, et ils sont déjà tombés si bas, qu'ils n'ont plus rien a perdre, alors ils n'ont pas d'excuses non plus. C'est radical mais c'est ce que je ressens. Je garde a l'esprit les visages souriants des birmans, qui ont encore le courage de prendre du plaisir et d'apprécier le peu, le très peu que la vie leur offre. Je garde a l'esprit le visage de Bobo, leader des révoltes étudiantes de 1989 a Rangoon, emprisonné, frappé, cassé, brisé, exilé, humilié, esseulé, et ce pendant des années. Et il a encore le combat vissé au corps, la révolte dans le coeur, et la joie parfois, de juste passer un bon moment, boire un thé en bonne compagnie, et de savoir apprécier ces petits moments. J'ai des tas d'images de Birmanie qui me viennent a l'esprit. La vie la-bas me semble par bien des aspects, beaucoup plus terrible qu'en Iran. Et pourtant ils se battent, certains meurent pour leur idéal, ils souffrent mais ils savent rire, ils souffrent mais ils vivent. Et ils ne se résignent pas.
Par Jullian
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Dimanche 28 septembre 2008
Avec cette histoire d'harcèlement, la coréenne s'est barrée, et moi je retourne dans mon dortoir. Le suisse est toujours la, passant les 3/4 de sa journée allongé sur son lit, somnolant/méditant, je fais pas bien la différence. Le français est sur le départ. Sinon, il y a un danois peinard et fan de football, et un homme mystère dont personne n'entendra la voix et qui ne fait que passer en coup de vent.

Le suisse, venant de Neufchatel, est un bonhomme de 32 ans au cheveux mi-longs et emmêlés, tout mou et complètement perch
é. Au-dessus de son lit, il a accroché quelques photos imprimées. Une de lui, une d'une vieille femme indienne, une d'une jeune femme indienne, un dessin d'une espèce de guerrier-monstre a plusieurs bras, et une autre photo d'une nana prise avec une webcam. Ca m'intrigue alors je lui demande ce que c'est que tout ça, et il s'explique avec plaisir, avec une voix nonchalante et innocente.

parfaits, mais ceux la c'est la La vieille femme est un "maître parfait", apparemment connue, qui est morte maintenant, mais qui faisait partie d'une espèce de conseil des sages, compose de 8 maîtres parfaits (y'en a un paquet des maîtrescrème), qui contrôlent plus ou moins le monde spirituel, les maîtres du monde quoi ! Les maîtres parfaits ont, comme leur nom l'indique, atteint la perfection, en matière de maîtrise de leur énergie. Ils sont capables, me dit-il avec un ton d'évidence et sans la moindre once de doute, de faire apparaître ce qu'ils veulent : des flammes, des billets, un fer a repasser, un dahu a poil ras. Ils contrôlent la matière, peuvent se déplacer dans l'espace-temps, ont le don d'ubiquité, peuvent atteindre d'autres mondes parallèles...Les maîtres parfaits, c'est pas des baltringues. Et avoir une photo d'elle dans sa chambre, ça balance des bonnes ondes dont nos chakras sont friands. On est pas forc
é d'être hindou pour etre un maître parfait, il en existerait dans toutes les religions. J'émets des doutes quant aux pouvoirs magiques des maîtres catholiques, qui seraient capables de faire apparaître des osties a volonté et remplir tout seul le panier a aumône de gros billets de 500. "Mais si bien sur, les catholiques aussi ils font des trucs comme ça, sauf qu'ils se cachent eux. Je sais pas pourquoi, mais ils font ça en secret". Ils sont vraiment sournois, ces catholiques...

Le guerrier monstre a 6 mains, c'est la représentation graphique de son moi spirituel. De la mêmemanière qu'on est gémeaux ou scorpion, on a tous une représentation graphique de ce genre. La moiti
é, c'est des guerriers de la lumière claire, et l'autre moitié des guerriers de la lumière sombre. Mais on est tous des gentils qui combattons les forces du mal (ce sont ses mots, c'est pas moi qui force la dose).

D'ailleurs la jeune femme indienne en photo est chrétienne (je sais plus dans quelle branche) et vit en Allemagne. Et malgré son jeune âge, c'est un maître parfait. Mère-Teresa aussi était un maître parfait, par exemple. Hum hum. Ben tout se tient alors.

"Et l'autre fille sur la photo, c'est qui ? demande le danois.
- Oh ça, c'est la photo d'une fille que j'ai trouvé sur internet. Je la trouvais jolie alors j'ai imprim
é sa photo.
- Tu la connais pas ?
- Non.
- Mais ou tu l'as trouv
é, la photo ?
- Oh ben, sur meetic.
- C'est quoi meetic ?
- Oh ! Tu connais pas meetic ? C'est un site de rencontres. Mais c'est pas pour du sexe, hein ! C'est pour discuter, se faire des amis, mais rien de tout ça, le sexe, et tout, hein !
- Ah, ok.
- Alors, je lui ai écrit pour lui demander d'être mon ami, mais elle a pas répondu alors...Je sais pas pourquoi...
- Donc tu la connais pas ?
- Ah non ! C'est juste une fille comme ça. Je trouvais qu'elle était jolie alors..."

Son truc a lui, son dada, c'est les pierres. Il est a fond dans la lithotherapie. Il se sert du pouvoir des pierres pour influencer ses humeurs, sa santé, son énergie, combattre ses peurs, obtenir des protections...Chaque individu a sa ou ses pierres fétiches, particulièrement favorables. La sienne, c'est les "oeil-de-chat", et aussi les cornalines. Il s'en trimballe tout un paquet sur lui, de peur d'être en manque. Chaque pierre a un pouvoir et une influence particulière, et les combinaisons donnent encore autre chose. Il en porte toujours sur lui, disposées a l'intérieur d'un brassard noir qu'il porte au bras. Selon lui, les effets sont tres tres lents a se faire sentir mais ça marche, même s'il avoue que c'est pas non plus incroyable, la force de leurs effets.

" Mais maintenant, par exemple, je n'ai plus peur en certaines circonstances, ou maintenant aussi, j'ai plus d'énergie (dit de sa voix traînante celui qui passe ses journées au lit). Mais faut faire attention aux pierres et aux mélanges que tu portes. Parce que ça peut etre nocif
- Et comment tu sais quelle pierre est bonne ou pas pour toi ?
- Oh ben c'est facile. Il suffit de voir comment ton énergie réagit.
- Comment ça ?
- Arh !
(genre, il savent vraiment rien ceux-la, mais sans n
égativité pour autant) Ben, tu sais, on a tous une aura, qu'on peut voir sans problème (...)
- Toi, tu vois les auras ?
- Oh ben oui, faut que je me concentre. Je suis pas tres avanc
é alors c'est dur, et ça marche pas toujours. Ca dépend des gens... [pause] Et donc l'aura, c'est ton énergie, et elle réagit avec les pierres. Des fois ça brille tres fort. Alors c'est une bonne pierre. Et puis des fois ça brouille ton énergie, alors c'est pas bon. C'est que c'est une mauvaise pierre pour toi.
- Et tu pourrais me dire quelles sont mes pierres, a moi ?
demande le danois.
- Oh...ben...oui. Si je me concentre, je devrais pouvoir. Mais j'aurais besoin de ta date de naissance, du lieu de naissance, et que tu restes devant moi, ou que tu me donnes une photo.
- Tiens, t'as qu'a prendre mon passeport"


Une heure plus tard, le danois apprend par le suisse, tout heureux et illumin
é par son succès, que sa pierre est l'aigue-marine.


Par Jullian
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Lundi 8 septembre 2008
On me change de dortoir pour que je laisse la place a une coréenne, amie du réceptionniste apparemment, mais pas au point de dormir dans la même pièce que lui. Il est peut-être trop amical par moments, j'en sais rien. En tous cas, je me retrouve dans la chambre du staff et de l'irakien, ce dont je me ficherais bien si mon lit n'était pas foutu comme une piste de ski a bosses, et si les lits n'étaient pas si petits et rapprochés que mes pieds aillent sur le lit du voisin d'en face et inversement. De plus, la coréenne est agaçante, parle sans arrêt et très fort. Ça me fait donc pas spécialement plaisir de lui faire plaisir.

Comme prévu, je passe la journée suivante a écrire un maximum et bouquiner pour faire des pauses ( "L'immortalité" de Kundera, toujours aussi génial ce mec, du pur bonheur). Je suis interrompu de temps a autre par Lukas qui passe par la, ou des iraniens en mal de discussions. C'est aussi ce jour la que je rencontre le jeune irakien défiguré, qui erre comme une âme en peine dans la cuisine ou je me suis installé. Il essaie de tromper son ennui comme il peut, faisant des va-et-vient en fumant, triturant son portable, tentant de discuter avec moi. Mais son anglais est aussi limité que mon arabe. Il n'est jamais loin, m'observant, me scrutant comme un animal curieux. C'est un peu gênant au début parce que je sais pas s'il cherche a attirer mon attention, provoquer un échange. La communication étant quasi impossible, et son regard dénué de sentiments négatifs, je finis par m'y faire et accepte mon statut d'animal fascinant.

Lukas a craqué pour son sublime objectif 80mm avec ouverture a 1,2. Il est euphorique. On passe un p'tit moment a s'extasier devant l'incroyable netteté et l'incroyable précision des images que prend son engin. On s'en remet pas. Il part en ville essayer de capturer quelques bonnes images. A son retour :
"Alors, t'as pris quelque chose de bien ?
- Aaaaargh. J'ai failli avoir la photo d'une superbe fille dans la rue, mais au dernier moment elle s'est retournée, alors tout ce que j'ai c'est son dos. Une photo incroyablement nette et précise de son dos".

En fin de journée, il me fait le compte-rendu de sa rencontre avec une peintre iranienne qu'il avait vu une première fois je sais plus ou et qui lui avait proposé de passer chez elle voir ses peintures. J'ai oublié tous les détails croustillants de leur discussion mais me souviens des grandes lignes. C'est une peintre avec un certains succès, qui est parrainée et qui travaille avec l'ONU. Elle est d'un cynisme et d'un mépris incroyablement dégueulasse envers son action pour les réfugiés, qu'elle considère plus ou moins comme des êtres inférieurs. De la même manière qu'elle méprise les arabes, ces sous-hommes sans intelligence, sans culture et sans histoire. Sorti de la, elle est en plus inintéressante, sans conversation et, vous l'avez déjà deviné, complètement stupide. Même si d'après Lukas, ces peintures sont pas mauvaises, comme quoi. Lukas revient de la encore plus dépité que d'habitude (par rapport a ses autres rencontres iraniennes). Une artiste-peintre, indépendante, qui vit seule dans son propre appartement a 30 passé (ce qui est extrêmement rare pour une iranienne, car celles qui font ça sont prises pour des putes ; littéralement), Lukas y allait plein d'espoirs, se disant qu'elle serait peut-être différente. On l'y reprendra plus. Et l'on reste abasourdis de savoir qu'une raciste inculte et cynique comme elle puisse bosser avec l'ONU.

Ce soir la comme la veille, un iranien d'environ 50 ans, originaire de Zahedan (frontière pakistanaise) vient causer avec nous, et nous interroge sans fin sur le seul sujet qui l'intéresse, le cul en Europe et ailleurs. Est-ce que c'est vrai qu'en Europe, les filles aussi draguent les mecs ? Est-ce que c'est facile trouver une copine ? Et on peut en changer quand on veut ? C'est vrai qu'on peut aller dans la maison d'une fille célibataire comme ça, ça pose pas de problème ? Et on peut baiser et tout, c'est pas un problème ? Et les putes la-bas, ça se trouve ou ? Et combien ça coûte ? Non, mais vraiment, combien ça coûte ?  Et c'est vrai qu'il y a des endroits en Europe ou tout le monde est nu ? etc...Et plus ça va, plus ses yeux deviennent libidineux, et plus il se lèche les babines, pour de vrai. On finit par l'arrêter et aller se coucher parce que, d'une part c'est gavant, et d'autre part, si on continue il va vraiment devenir fou. Alors qu'on part, il se plaint auprès de nous de la coréenne, qui piaille dans la pièce a coté. "Elle est vraiment atroce, cette fille. Elle crie en parlant. Et elle parle tout le temps".
Le lendemain, Lukas me répète ce qu'il a appris. Le libidineux s'est fait foutre a la porte de l'hôtel. Après qu'on l'ai laissé avec ses rêves de filles faciles, cet imbécile a essayé de coucher avec la coréenne. Pas d'attouchements ni rien de ce genre. Pas eu le temps non plus je pense. Il lui a mal parlé, un peu trop direct dans ses intentions. Ça a fait un scandale et il s'est défendu en disant qu'il pensait que c'était une pute ! Quel barge ! Et pourtant il est marié, pour la deuxième fois (a la soeur de sa femme décédée).
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Les iraniens sont tristes dans tous les sens du terme. Quand on discute avec des iraniens suffisamment longtemps, alors ce qui frappe est leur tristesse, et le fait que, pour la grande majorité, ils ont abandonne tout espoir de changement et toute volonté de se battre. Partout, tous se plaignent de leur gouvernement, des interdits, de l'absence de liberté. Ils se plaignent, ils geignent...Ils font le deuil de leur liberté et de leur bonheur de la même façon qu'ils font le deuil de leurs Imams. Une incroyable passivité qui en devient irritante. Personne n'essaie de changer les choses, de sauver leur vie ou leur pays. Au contraire, ils se reposent sur l'attente improbable, sur l'arrivée miraculeuse d'un sauveur. Peut-être le retour de Mahdi, le dernier Imam, qui n'est pas mort mais se cache depuis des siècles, attendant son heure. Ou sont les figures d'oppositions, ou est la résistance, ou sont les mouvements étudiants, les politiciens en exil qui influencent le peuple depuis l'étranger ? Ou est l'étincelle qui redonnerait espoir et courage aux iraniens ?

Les iraniens avec qui on en parle ouvertement se repose sur la génération suivante. "Il faut attendre que l'ancienne génération ait disparue. Les jeunes vont changer tout ça une fois qu'ils seront au pouvoir". Selon moi, c'est leur accorder une grande confiance, surtout considérant qu'une grande partie d'entre eux se désintéresse totalement de la politique, désabusés jusqu'à un point de non retour. Lukas pense aussi que le fait que ce soit la religion qui soit au pouvoir complique les choses également. Comment s'opposer a la religion dans ce pays ?

Paradoxalement, le pays semble au bord de l'explosion. Et en même temps, moi comme d'autres, iraniens, ou fins connaisseurs, ne voyons pas la révolte arriver. Les gens sont a crans, frustres, énervés, désespérés. L'ambiance dans les rues de Teheran est délétère. Des gens se gueulent dessus pour des broutilles, et en arrivent aux mains parfois, non loin de policiers qui, la plupart du temps, se foutent a peu près de tout ce qui peut se passer.
70 % de la population a moins de 25 ans, le chômage atteint des sommets insupportables, la drogue se propage a vitesse grand V. Une génération désoeuvrée dont une partie importante devient mauvaise, incivilisee, haineuse. A l'image du nombre incalculable de jeunes qui m'insultent dans les rues, les gares, sans compter ceux auxquels je ne fais pas attention. En me balladant avec Lukas, qui parle farsi, il me disait d'un air tranquille : "Tiens, le mec qu'on vient de croiser nous a insulte en passant".

Lukas encore, alors qu'on allait peinard au restau, a été victime d'un vol a l'arrachée. Deux motos, deux jeunes par motos. L'un d'entre eux saute sur le trottoir quelques mètres derrière nous, attrape le sac en toile pourri de Lukas (contenant son superbe appareil-photo et son nouveau bijou d'objectif a 1000$, qu'il trimballe la-dedans pour être discret). Heureusement, Lukas a un bon réflexe (après avoir eu la mauvaise idée de laisser son sac en bandoulière sur une seule épaule), nourri par le feeling, une seconde en avance, qu'un truc du genre va arriver. Il retient son sac de toutes ses forces. Tous deux gueulent en farsi. Lukas essaie de choper le petit con mais il saute vite sur la moto qui s'enfuie. Ils partent en nous couvrant d'insulte, et font de même en repassant dans l'autre sens a pleine vitesse. Ce genre de vol peut arriver a peu près partout dans le monde, mais ça reste un bon symptôme et surtout c'est la goutte de trop. Nous sommes tous deux dégoûtés de ce pays. Lukas, venu ici il y a 3 ans, en gardait le souvenir d'un pays merveilleux peuple de gens fabuleux. Il ne comptait pas une seule mauvaise rencontre, pas un seul problème. C'est la totale désillusion pour lui. Il n'attend qu'une chose, se barrer d'ici !

Leur tristesse, leur passivité n'appelle plus la sympathie, la compassion, mais l'agacement, la pitié voire le mépris. Quant a l'agressivité des jeunes, n'en parlons plus. Certains iraniens font le choix de se barrer. Partir étudier a l'étranger et si possible y rester. Je ne vois pas comment les choses pourraient changer. Reste plus qu'a attendre le retour de Mahdi, alors ?
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Je pars dans les rues de Teheran en compagnie de Lukas, devisant encore et toujours sur ce pays qui nous obsède et dont Teheran est la plus (im)pure incarnation. On se prend une glace tout en décortiquant la psyché de ce pays. Pendant la promenade d'hier, on avait fait des pronostics a propos du nombre de "Where you from ?" qu'on entendrait sur notre chemin du retour. Si je gagnais, il devait se débrouiller pour me trouver un endroit ou fumer le qalyan. Il a gagné mais on cherche quand même.

On sent une bonne odeur typique au milieu des magasins de chaussures, mais personne ne peut ou ne veut nous aider a en trouver l'origine. On finit tout de même par trouver un salon de thé ou des hommes align
és en rang d'oignons fument en silence, tirant sur le narguilé le plus dégueulasse qu'on puisse imaginer. Ça doit être du tabac au goût "cendrier froid de lendemain de fête" ou quelque chose comme ça. Une vraie infection. Au bout de 5mn, l'eau du réservoir ressemble a une sorte de thé beaucoup trop infusé et nos poumons font la grimace. Et c'est pas les fonds de tasse qu'ils nous servent en guise de thé qui vont aider a faire passer tout ça. On laisse tomber avant de calancher. On trouve bien un autre endroit pas loin de l'hôtel, mais ils servent le même poison. Décidément, c'est dur de passer du bon temps sur Teheran.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
J'arrive a 14h moins 5 a l'ambassade. La gentille jeune fille m'a dit de m'y pointer a 14h. Je sonne, je frappe, je sonne, sonne, sonne, frappe. 20mn comme ça. Je tente l'ambassade même, personne ne m'ouvre alors que je vois des gens en sortir, que j'en ai vu y rentrer plus tôt. Oh la, on se fout un peu de ma gueule.

Puisque c'est comme ça, je vais faire un tour et me chercher le remède a tous mes problèmes, une bonne glace. Ça va me détendre les nerfs tout ça. Et ça me détend bien en effet. J'ai fait le deuil de mon avion du jour alors je redeviens cool.

15h, je re-frappe, re-sonne...Un Gandhi miniature (ça vous donne une idée de sa carrure) m'ouvre et m'invite a m'installer dans le bureau. Il sait qui je suis et va prévenir la gentille jeune fille. Elle passe de temps en temps en coup de vent, m'assurant qu'elle s'occupe de moi, Mistweurrrrr Jullian. Soit elle est vraiment très débordée, soit elle joue très bien la nana qui est vraiment très débordée. Dans un cas comme dans l'autre, ça change rien pour moi, alors je lis le journal...pendant deux heures. On pourra pas dire que je suis pas au courant de ce qui s'est pass
é la veille du 18/08/08. Mais je peux pas lui en vouloir, avec sa façon toute indienne qu'elle a de rouler les r en anglais. Elle me tend enfin le sésame, valable 6 mois a partir de tout de suite. Donc il faut que je me trouve un avion au plus vite et quitter enfin cette ville de damnés.

A l'agence de voyage, je tombe sur une fine équipe incroyablement compétente pour ce qui est de ne pas vous aider. On me dit qu'il n'y a rien dans cet ordre de prix avant le 3 septembre, donc deux semaines. Hésitez pas a vous foutre de moi, j'ai l'habitude. Ils me parlent de vols a 800, 1000 $. Il me reste 400 $ en tout et pour tout alors on va pas négocier longtemps. Je suis oblig
é de leur mâcher le travail, et de les pousser a chercher chez telle compagnie, ou telle autre compagnie. Ah ben tiens, oui, vendredi, dans 4 jours, pour 260 $. Ben voila, c'est tellement plus facile quand les agences ont des clients compétents.

Quatre jours de plus a Teheran, je devrais pouvoir survivre. J'en profiterai pour écrire ce journal qui me fait l'effet de prendre un escalator en sens contraire. Plus j'écris, plus je m'investis, et plus je suis en retard. C'est sans fin, j'en vois pas le bout.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Comme d'habitude, je me rends a l'ambassade en métro. Comme régulièrement, par je ne sais quel mystère, mon pantalon est couvert de crasse dans le bas, comme si je m'étais amusé a le lancer dans la chaîne d'un vélo. Comme régulièrement donc, j'ai décidé de faire des plis jusqu'en dessous des genoux, ce qui cache le tout et me fait une aération très appréciable.

Mais comme toujours dans ces cas la, me ballader dans cette tenue dans les rues de Teheran devient une épreuve de volonté, car les gens me dévisagent et scotchent avec ostentation sur mes mollets nus. Et la plupart du temps, ils se contentent pas d'être étonnés mais me font bien sentir qu'ils trouvent ça hautement déplacé (heureusement que je leur ai pas montr
é mon cul), me regardent avec animosité, mépris et haine parfois. C'est aussi dans cet accoutrement que je reçois le plus d'insultes gratuites de la part des jeunes que je croise, le plus de rires moqueurs, etc, etc...Et dire que j'ignorais jusque la l'incroyable puissance subversive de mes mollets. Merci a toi, belle République d'Iran, de m'avoir ouvert les yeux.

Ma première semaine en Iran, j'aurai fait profil bas, renonc
é aux plis en me disant qu'il faut respecter leurs coutumes et blablabla...Maintenant, c'est différent. S'ils sont assez cons pour me haïr, me mépriser, se moquer et même ne serait-ce que se focaliser pour un truc aussi futile, c'est leur problème et moi je les emmerde, et avec enthousiasme.

Je reviens a mon métro, ou je suis assis face a deux ados, des petits cons de 17 ans environ, qui me scrutent sans arrêt, de bas en haut, fix
és ensuite sur mes fameux mollets, se murmurant des choses en rigolant. J'ai déjà la moutarde qui me monte au nez, alors je me mets a les fixer a mon tour, l'envie de meurtre en plus. Du coup , ils ne regardent plus, uniquement brièvement pour vérifier que non, j'ai pas lâché l'affaire, mais ils continuent a rigoler comme des poufs. Alors je me mets a leur gueuler dessus "Qu'est-ce qu'il y a ? Y'a un problème ? Il te plaît pas mon pantalon ? T'as quelque chose a dire au lieu de rigoler comme une pétasse ?"...Et ainsi de suite dans le même registre finaud et en anglais donc ils ont probablement pas tout capté, mais suffisamment pour qu'ils se tiennent tranquilles. Je suis a peu de choses de leur foutre la main a travers la gueule. Au moment ou je sors a ma station, ces baltringues s'animent a nouveau en me faisant des "Bye Bye" insolents avec des voix de péripatéticiennes de Bangkok, rigolant comme des tordues alors que la porte se ferme. Voila le genre de gars qu'on rencontre en Iran. Tous les jours. Alors on fait avec...ou pas.
Par Jullian
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Dimanche 7 septembre 2008
Retour a l'ambassade indienne. Je poireaute. Un anglais me tombe dessus. Il lui manque un peu d'argent pour payer son visa et me demande si je peux lui prêter qu'il fera tout pour me rembourser de quelques manières que ce soit parce que son avion pour Delhi est cet après-midi alors il a peur de pas avoir son visa a temps qu'il a pas le temps de rentrer chercher de l'argent et revenir alors ça lui sauverai la vie ce serait vraiment sympa...Sur, tiens, prends. Je lui file l'équivalent de 30 $ mais en fait il en veut que 3. Ah, c'est tout, ben pas besoin d'en faire tout un foin, tu peux les garder. On se voit 5mn pendant lesquelles il arrive a me parler de son histoire d'amour avec une iranienne rencontrée a Paris qu'ils avaient prévu de se marier mais que bien qu'il s'entende bien avec les parents de la nana il a jamais eu leur consentement donc pas de mariage ils sont plus ou moins séparés maintenant c'est le drame etc...Il me dit ça quasiment d'une seule respiration, sourire aux lèvres. Et ajoute dans la foulée qu'il en a écrit l'histoire dans un roman qu'il vient de finir qu'il cherche des éditeurs en ce moment notamment en France ou se passe une partie de l'histoire et qu'il m'enverra une copie plus tard...Pfiou ! Assez intense le type.

Et avec tout ça, les autorités françaises sont toujours aux abonn
és absents, du coup mon visa est pas prêt. Elle a appelé, rappelé, mais rien n'est fait. Je peux repasser cet après-midi, ça devrait être bon. OK. Donc, dans le meilleur des cas, je peux imaginer toper mon visa a 14h pile, m'arrêter a une agence de voyage qui, o miracle, me dégotera la dernière place libre dans l'avion de 18h45. Course vers l'hôtel, course vers l'aéroport a 40 km de la, course dans l'aéroport, et je me pose, tout liquide mais heureux dans mon avion pour Delhi. J'essaie encore d'y croire mais c'est dur. En quittant Lukas alors que je repars une nouvelle fois pour l'ambassade, je lui dis dans un excès d'optimisme "non mais tu vas voir, j'ai un bon feeling, je suis sur que tout va marcher comme par miracle. Normalement c'est la dernière fois qu'on se voit." Ça le fait sourire, genre bien sur, t'es mignon. Lui de son coté a laissé tomber l'escapade en Inde, car c'est un des seuls pays du coin qui ne donne pas de visa a l'arrivée, et ça prend une semaine autrement donc c'est baisé, il s'y est pris trop tard. Il cherche un endroit ou passer le temps quelque part en Iran. Je l'incite a aller au Kurdistan, qu'il ne connaît pas encore. Il en a marre de visiter des sites et veut juste un bel endroit ou se poser et des "gueules" a photographier. Le Kurdistan me parait tout désigné. Surtout que le Kurdistan, c'est pas tout a fait l'Iran, ce qui ne peut que lui plaire.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
Je bouffe avec Lukas, qui a la sublime idée d'aller voir une espèce de tour gigantesque en forme d'aiguille avec une boule au sommet. Je vois pas du tout de quoi il parle mais ça me suffit amplement comme objectif de la journée. Allons voir la grosse naiguille.


Ça fait longtemps qu'il l'aperçoit de loin, il sait pas trop ou c'est, ni ce que c'est, mais ça le turlupine. Apparemment, il sait pas non plus a quel point c'est loin, ou son appréciation des distances s'est iranisée, parce qu'on va mettre près de 3 heures pour y arriver, a cette foutue aiguille.


Sur le chemin, en attendant, on cherche des sujets de photos.


Sujets qui se font de plus en plus rares au fur et a mesure qu'on avance, qu'on s'éloigne du centre ville, pour finir par errer dans un no-man's land de terrains vagues et d'autoroutes entourées de gazon. Une vague impression de remake d' "En attendant Godot" en road-movie. On arrive enfin a portée de fusil de la tour, après une sympathique marche le long de l'autoroute ou je me suis occup
é en réfléchissant au nombre de glaces qu'il va devoir m'offrir pour se racheter. Ça sert a rien d'aller plus près, y'a tout un périmètre de sécurité autour. Ça doit être une tour de télécommunication ou un truc du genre. On est franchement dépités, mais lui se doit de le cacher et d'essayer de rendre la chose (et le trajet qui y a mené) attrayante.


On repars comme on est venu, par l'autoroute, gros-jean comme devant, les pieds en compote et crevant de soif. Soudain, une voiture s'arrête. Un mec enthousiaste en sort, nous tend deux bières (sans alcool bien sur), et repart aussitôt, le sourire jusqu'aux oreilles. On reste comme des cons avec nos bières a la main. On a pas trop compris ce qui s'était pass
é mais on est heureux d'avoir un truc a boire (même si la bière iranienne sans alcool, c'est vraiment pas bon). Lukas me dit : "Alors, tu vois qu'elle est superbe cette ballade. Rien que pour ça, ça valait la peine de venir". Hum...Mouais. On finit notre bière en deux gorgées. Lukas rajoute : " Tu sais ce qui est drôle. C'est qu'on a été tellement surpris qu'on a même pas pensé a lui demander de nous prendre. On est vraiment des nazes..."

On se marre de notre bêtise quand une nouvelle voiture s'arrête, nous demande ou on va, et nous dépose 10 km plus loin, dans le nord du centre ville. Lukas, qui a caus
é avec le chauffeur, m'explique qu'il habitait a 100 mètres de la ou il nous a pris, mais qu'il a quand même fait cet énorme détour pour nous aider. Et sans doute aussi parce qu'aujourd'hui, on célèbre Mahdi (se prononce Mardi), l'Imam caché, qui en son temps a disparu de la circulation du jour au lendemain. On dit qu'il va revenir un jour reprendre les choses en main (je vous laisse imaginer comme il est attendu en Iran), et que cela peut être n'importe qui, même un de ses blancs-becs binoclards qui se trimballe le long de l'autoroute une bière a la main.

Aujourd'hui, on se doit de faire de bonnes actions envers de complets inconnus, pour célébrer l'Imam Mahdi et sa prochaine réincarnation. C'est aussi pour ça qu'un peu partout en ville, on trouve des stands sur les trottoirs ou l'on offre a tous les passants des jus de fruits et des pâtisseries. On se fait tout le chemin du retour a pattes, des kilomètres et des kilomètres, en planifiant notre itinéraire en fonction des rues susceptibles d'être les plus prodigues en stands. On s'en met plein la panse, n'hésitant pas a prendre des rations doubles, a changer de trottoir après un stand pour aller a celui qui se trouve en face...Elle était bien finalement, c'te promenade.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
Dimanche matin. Les ambassades sont ouvertes alors je me rue a l'ambassade indienne. Je me rue...façon de parler, faut pas exagérer. Je me débats dans les files d'attentes, poireaute un bon bout de temps. Je m'assois bien en face de la vitre de la gentille jeune fille qui donne les visas, au cas ou, comme la dernière fois, elle veuille me faire passer devant les autres. Gentille jeune fille qui fait plaisir a tout le monde en envoyant paître une saleté de Mollah qui se croit tout permis et qui pensait qu'en sa qualité, il pouvait griller la priorité a tout le monde sans même la moindre politesse (y'a que les touristes qu'ont droit de faire ça, d'abord, non mais !). Ce noble homme de Dieu pète alors un plomb, gueulant a tout va, tout congestionné, revient plusieurs fois a la charge, humilié, s'agitant tellement qu'il en perd une partie de ses fringues qui traînent par terre, et ne recevant comme réponse que la colère et le mépris de la gentille jeune fille qui n'est pas prête a se laisser marcher dessus par qui que ce soit, et sûrement pas par un religieux corrompu. Elle est silencieusement soutenue par un ensemble de sourires satisfaits et amusés de la déchéance du grand homme. C'est pas la première fois que je vois un mollah user de privilèges qu'il invente au gré de ses besoins. J'en ai vu un autre dans un hôtel d'Isfahan filer la moitié du prix d'une chambre au patron, faisant son petit numéro pour qu'il accepte. D'autres encore réclamer des ristournes, couper les queues, toujours affublés d'un sourire faux-cul ou d'un air sévère de supériorité. Et ils sont parmi les hommes les plus riches d'Iran. C'est vraiment des pourritures, ces soi-disant hommes de Dieu.

Mon tour arrive enfin, mais la gentille jeune fille est bien emmerdée. Elle comprend pas comment ça se fait, vu que ça fait plus d'un mois que j'ai fait ma demande, mais les autorités françaises n'ont toujours pas répondu a leur fax. Hum. J'ai pas trop de mal a imaginer Francine mettre mon fax a la poubelle avec le reste une veille de week-end. Et j'aime bien les gens qui gueulent sur les mollahs alors je veux bien croire que c'est la faute a Francine, et pas la sienne. Je repasserai demain matin mais ça va être drôlement tendu, étant donn
é que le vol pas cher que je veux attraper est a 18h45 ce même jour, et que je veux attendre d'avoir le visa en main pour faire la réservation. C'est mal parti c't'histoire, c'est mal parti.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
Retour a l'hôtel qui, au grand désespoir de Lukas, est presqu'entierement peuplé de polonais. Après la période hollandaise, la période française, on est maintenant en plein dans la saison polonaise, dont j'avais vu les prémisses a Yazd. Ma chambre est plus internationale avec deux irlandais, un suisse et un français.

Sinon, il reste la faune habituelle, déjà présente il y a cinq semaines. Des pakistanais de 40-50 ans qui ne sortent pas de la journée, ne prenant l'air que sur le toit. Cuisinent sur place, papotent et fument le narguilé toute la sainte journée. Le soir, petit exercice comique, ils font des va-et-vient dans le hall, tout en continuant a parler. C'est leur conception du jogging. Je ne sais pas de quoi ils vivent, qu'est-ce qu'ils branlent la depuis des semaines, mais ils comptent partir sur Delhi bientôt. Peut-être pour FAIRE quelque chose, on sait jamais, tout est possible.

Il y a le kurde irakien, qui est toujours la pour soigner sa mystérieuse maladie. Bientôt rejoint par un autre irakien, un jeune de 20 ans, complètement brûlé sur la moiti
é de son corps et de son visage. Coté pile, un jeune gars souriant et plutôt mignon, Coté face, une espèce de monstruosité a la peau fondue qui laisse deviner son crane, et un oeil exorbité qui laisse échapper de temps a autre une grosse larme (ce qui fait un drôle d'effet). Le Mashhad Hotel est assez exceptionnel en ce sens qu'il accepte les irakiens, alors qu'ils seraient reçus a coup de caillasses a peu près partout ailleurs. Le patron, un ancien champion de karaté, se dit communiste, ce qui joue peut-être. Il doit pas en rester des masses, des communistes, 30 ans après la révolution.

Lukas me parle d'un sujet qui le révolte, et qui le révolte d'autant plus que personne n'en parle, c'est les terribles effets secondaires des bombardements américains en Irak. On en a entendu parler un peu sous le nom de "syndrome du Golfe" pour les militaires americains de la premiere guerre du golfe. Sauf que les irakiens y sont encore, eux. Ces bombes sont pleines d'uranium appauvri, et autres saletés chimiques en -ium ou pas, qui vont mettre l'éternité a disparaître, et qui en attendant contaminent toute la population. Lukas avait en tête des chiffres impressionnants (que j'ai bien sur oubli
é) sur le nombre de personnes qui chopent des cancers, et des cancers bien spécifiques la plupart du temps (je crois que c'était de la thyroïde), sur le nombre croissant de malformations, de maladies génétiques... Une des nombreuses conséquences des guerres "propres". Tout cela couplé avec l'état pitoyable dans lequel est laissé le système de santé, les hôpitaux, l'absence quasi-totale de médicaments (je sais plus qui me parlait d'un médecin en Irak qui n'arrivait même pas a mettre la main sur du paracetamol). C'est un merdier sans nom qui va s'empirer et s'étaler sur des décennies et personne n'en parle, et les médias s'en foutent.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
Je passe la matinée dans les agences de voyage, poireautant pour rien, trouvant peu d'aide et d'intérêt. Ils sont tous débordés et tout est complet, retour de week-end oblige. Ça fait drôlement chier, parce que je venais aussi a Mashhad pour la perspective du long voyage en train qui m'aurait tranquillement ramené sur Teheran. Pour le lendemain, c'est le même topo, et de toute façon je veux me barrer au plus vite de cet endroit, alors je vais a la gare routière et prend un ticket pour un bus de nuit.

Départ 20h, dixit le ticket et le vendeur. En réalité, c'est 22h, le temps de remplir le bus probablement. J'aurai pu m'éviter une suée en courant partout pour attraper mon bus a temps, étant moi-même a la bourre. L'ambiance dans le bus est conviviale, les gens sont heureux d'avoir fait leur pèlerinage. Deux vieilles sont toutes excitées et arrêtent pas de raconter des conneries qui font la rire la moiti
é du bus (l'autre moitié ne les entend pas). Le trajet est long. On arrive a Teheran vers 12h. Je prends le métro qui m'emmène près du Mashhad Hotel, pour rester dans le thème.

Je prend un lit dans le dortoir et m'enquis de mes livres, que j'avais inconsidérément confi
é a Jan, le hollandais (confier quelque chose a un junkie, quelle idée !). Cette buse est partie en laissant mes bouquins dans la chambre, a la merci de tout le monde. Ça lui serait pas venu a l'esprit de les laisser a la réception. Trois d'entre eux ont disparu. Dont mon Cervantes, que je m'étais mis en tête de lire aussitôt. Frustration. Enfin...Je me console avec "Le vieil homme et la mer" d'Hemingway. Dont la qualité est d'autant plus évidente que je le lis après ce satané "Moby Dick". En voila une vraie partie de pêche qui a de la gueule.

Je vais manger un bout et tombe de suite sur Lukas. Il m'invite pour une ballade dans le nord de Teheran. J'aurai bien fait une sieste mais bon, je dormirais quand je serai mort. Il pense s'acheter un bijou d'objectif ici (beaucoup moins cher qu'en Europe), en calculant qu'au pire, il pourra le revendre après, encore plus cher qu'il ne l'a pay
é. Alors on se rend au magasin qu'il a repéré, dans une galerie marchande chicos. Moi, ce que je remarque, c'est la pâtisserie et tous ces gâteaux bourgeois qui me font de l'oeil. Mon porte-feuille va bouder mais mon estomac et mon palais vont m'adorer. Un jeune et sa mère sont la. Le jeune est tout excité de voir un étranger. Il me parle et m'offre un gâteau. Échange d'e-mail. On peut venir manger a la maison...Ouais ouais, bien sur, super, ben on a qu'a faire ça alors. On s'appelle hein ? Il fait la même parade a Lukas qui attend a la sortie du magasin. Le soir même, on reçoit chacun un mail, puis deux, ou il nous dit qu'il n'a pas d'amis, et qu'il aimerait bien qu'on soit amis et qu'on aille en week-end avec sa soeur a la montagne. Le tout avec plein de photos ridicules de lui en pièce jointe. Wahou ! Ça c'est un collector. Dis, tu veux venir avec moi jouer dans la montagne ?


Lukas en a plein le dos de ses cours, plein le dos de Teheran, plein le dos de l'Iran. Il lui reste encore trois semaines a tirer avant de s'envoler pour le Yemen. Mon départ pour l'Inde lui donne des idées. Il se ferait bien deux semaines en Inde, histoire de changer d'air et faire le plein de photos. On va essayer de partir ensemble. Son humeur change alors complètement. Il est tout léger, voit des jolies filles partout, a qui il fait systématiquement les yeux doux. Je m'amuse a le voir poser des questions a des inconnues alors qu'il a encore de la crème au coin de la bouche (ils étaient bons les gâteaux). Je change des dollars pendant qu'il zieute la guichetière d'à cot
é avec un grand sourire...


Tant qu'a être dans un grand immeuble, on essaie de voir si on peut aller sur le toit. Y'a pas moyen, mais on trouve une belle vue quand même, avec trois immeubles impressionnants en face, et une énorme piscine vide qui attire l'oeil de Lukas. Votre mission, si vous l'acceptez, sera de trouver un moyen d'atteindre cette piscine en contournant les entrées officielles et leur personnel de sécurité. Pendant plus de 20 mn, on déambule dans un labyrinthe de couloirs remplis de bureaux en tous genres, dans les sous-sols, les parkings, les salles de personnel, les locaux a poubelle...On se prend pour des espions en pleine infiltration. Et on finit par trouver notre piscine, décevante de près. On essaie une nouvelle fois sans succès d'atteindre les toits. 30eme étage, tout ce qu'on trouve c'est les portes fermées d'appartements de luxe. Mais on s'est bien amus
é.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
Je sors de ma sieste encore un peu zombifié, vais me poser pour un sandwich, ou je rencontre un gars qui parle français, alors forcement il est tout excité de pouvoir pratiquer un peu. Il travaille pour une compagnie qui vend du safran de grande qualité. Il insiste pour m'emmener dans les bureaux de la boite, me présente a ses collègues. Il me pose des questions sur le marché du safran en France, sujet que je connais sur le bout des doigts, ça tombe bien. Je peux juste lui apprendre que ça coûte les yeux de la tête et que, pour sur, sa compagnie serait accueillie avec des feux d'artifice et des célébrations a travers toute la France s'ils venaient pour y casser les prix. Je coupe court parce que je suis vraiment trop fatigué et pas d'humeur. Il m'offre une petite boite de safran avant de partir. Ça tombe bien parce que je prendrais même pas le temps d'aller au bazar acheter le fameux safran de Mashhad (je sais, je suis un idiot).

Je vais me reconnecter a la civilisation sur internet, après une petite semaine a l'écart de tout ça. Jeux olympiques, guerre en G
éorgie, "une nouvelle guerre froide"...Hum, Ok, tout va bien, je passe a autre chose.

Je me dirige en fin de journée vers l'Astan-e Qods-e Razavi (l'enceinte du mausolée). Des pèlerins me disent que je pourrais pas rentrer avec mon appareil, qu'il faut le laisser a la consigne. Je la trouve pas, cette consigne, alors j'essaie de passer comme ça, me mêlant a une foule qui se bouscule pour rentrer comme a l'ouverture d'un concert rock. Si on me demande si je suis musulman, je réponds que je suis catholique, et ça satisfait tout le monde. C'est pas aujourd'hui que je vais leur faire le coup de l'agnostique. Pas ici, pas maintenant. Restons simple, et menteur.
Bien sur, tout le monde est fouill
é, et faire l'imbécile naïf et innocent ne suffit pas, il faut que je dépose mon barda a cette satanée consigne. Fais chier, j'aurais donc aucune photo du Mausolée ou même de l'enceinte, et surtout des pèlerins. Queue a la consigne, re-queue et bousculade pour rentrer. C'est l'heure de la prière du soir et on est jeudi alors ça grouille de partout.

Je passe sans problème et débouche dans une immense cour, noire de monde. Les fid
èles sont tous alignés, tournés dans le même sens, priant déjà. Ils sont bien des milliers a prier ensemble, pas plus perturbés que ça par le flot continu de pèlerins qui surgit des portes. je monte sur une fontaine au centre de la cour, et regarde cette immense assemblée, se levant et se baissant comme un seul homme. Seuls quelques enfants perturbent l'ordre établi en chahutant entre les rangs. Certains grimpent sur le dos de leurs parents en rigolant, des que ceux-ci se penchent pour prier. Un petit passe dans les bras de son père avec une tenue complète de Spiderman. Je suis envoûté par le spectacle.

Je commence a errer dans l'enceinte, ne sachant pas ou aller. Des portes mènent a d'autres cours, également immenses, également noires de monde. J'avance au milieu des pèlerins, me laissant porter, légèrement hypnotis
é, et prenant soin de ne croiser le regard de personne. Certains endroits demandent de se déchausser, d'autres non. Je me ballade avec mes sandales dans un sac plastique, continuant a m'efforcer d'être discret, invisible si possible, et de faire tout ce qui est attendu de moi le plus correctement possible.

Je passe partout et personne ne m'arrête, personne ne me parle. Je rentre même sans problème a l'intérieur du sacro-saint Mausolée d'Imam Reza, normalement strictement interdit aux non-musulmans. Peut-être ont-ils chang
é leur politique ? Peut-être ai-je eu de la chance ? La pièce qui contient la tombe de l'Imam est entourée d'autres pièces, ou des religieux apparemment de haut-rang (vu leur accoutrement) récitent le Coran a partir d'énormes livres reliés, écoutés par les fidèles qui s'arrêtent un moment et repartent. Dans d'autres pièces, on voit des étudiants lire accroupis. Tout est décoré, couleur or, ou argent, et la chambre du Mausolée même est baignée de lumière verte, comme tous mausolée musulman.

Je me lance enfin a "l'attaque" de la tombe même. Pénétrer dans cette pièce, c'est comme rentrer dans une machine a laver, ou s'avancer aux premiers rangs d'un concert punk. Il faut se battre pour se frayer un passage, éviter de tomber et de se faire écraser. Certains sont comme en trans, d'autres, plus jeunes, s'amusent presque, sourires aux lèvres. Le dernier mètre est le plus dur a franchir. Les places sont chères près du tombeau. Ceux qui y parviennent s'accrochent comme des damn
és a leur rédemption, et font des prières a travers la grille adressées a l'Imam. Je parviens enfin a m'accrocher a la grille, sans toutefois parvenir a regarder a l'intérieur du tombeau. Mais le tour de manège m'a déjà satisfait alors je ressors de la, l'esprit enivré, en marchant a l'envers comme les autres, ne tournant pas le dos a l'Imam.

J'erre encore un moment dans les différentes salles et cours, ou les hauts-parleurs et les écrans géants reproduisent le serment d'une autorité religieuse qui m'est inconnue. Je m'en vais, récupère mes affaires, et me rend a la gare pour tenter de réserver un train pour le lendemain. je savais que c'était pas gagn
é en m'y prenant si tard (vaut mieux le faire 3 jours en avance en Iran), mais je m'attendais pas a ce que la gare ne vende pas de ticket pour ses propres trains. Pas de bureaux officiel, et pas une seule agence privée non plus. J'en reste sur le cul. Faut que j'attende le lendemain pour essayer les agences en ville. Je scotche devant la télé et dors comme un bébé.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
J'arrive a Mashad a 5h30 et me rends près du Mausolée pour y trouver un hôtel. On croirait pas qu'il est si tôt car les rues sont déjà (encore, toujours...) noires de monde. Les boutiques sont déjà (encore, toujours...) ouvertes, ça se bouscule, les familles se promènent, font leurs courses, mangent. Des pèlerins vont ou viennent du Mausolée. C'est la kermesse ici !


Couillon comme je suis, je me pointe la un jeudi matin, veille de week-end, donc pire moment de la semaine (mais je doute fort qu'il y ait des jours creux a Mashhad). Les hôtels aux abords du mausolée sont complets. Ceux qui sont plus éloignés aussi. Partout les mêmes enseignes pour des hôtels qui louent des appartements (et visent ainsi les familles). Presque tous les hôtels sont luxueux (trop luxueux pour moi en tous cas). Je peux toujours chercher si j'espère trouver un quartier backpackers dans le coin. J'en essaie quelques dizaines (oui, j'ai bien dit quelques dizaines), sans me soucier qu'ils soient luxueux ou pas - tout ce que je veux, c'est me coucher - mais ils sont tous, absolument tous complets.

La ville est immense en plus, et je fais des kilomètres et des kilomètres au milieu de la foule, écumant les moindres recoins. J'en ai plus qu'assez, je suis harass
é, au bord de l'épuisement, mes sacs me scient les épaules et mes pieds souffrent le martyre. En bonus, Mashhad est la ville la plus puante que j'ai visitée jusqu'ici, bien pire que Teheran. Des odeurs nauséabondes m'agressent de toutes parts. Je crapahute depuis deux heures, je hais déjà cette ville, je la hais de tout mon être, je la vomis, je veux me barrer au plus vite. Je suis au bord de la crise de nerfs, a deux doigts de m'écrouler dans un coin et de pleurer pour de bon.

Pour me calmer, je fais la queue a la boulangerie pour du pain sucr
é du matin (y'a que 3 pains en Iran, a 3 moments de la journée) pour lequel je paie la taxe touriste mais je m'en fous. Je me trouve un banc, sort mon miel de dattes, en asperge mon pain, et ce doux nectar sur ce bon pain qui sort du four me calme un peu. Je me pose la 20 mn, mangeant et réfléchissant a la suite.

Le Lonely Planet parle d'un bon hôtel excentr
é que je n'ai pas essayé. C'est 20 $ mais de toute façon y'a pas vraiment moins cher ici. Je me paie un taxi pour y aller parce que je suis plus capable de tenir debout. Je me pointe a la réception en me disant que c'est mon dernier espoir, ma dernière chance. "Désolé, on est complet". Encéphalogramme plat. Je sais plus quoi faire. Il rajoute qu'il y a un autre hôtel pas trop loin que je pourrais essayer. J'y vais sans trop y croire mais Miracle ! Ils ont une chambre.
"C'est 20 $ la nuit.
- Ça roule.
- Mais comme la il est 8h30, si vous voulez y aller maintenant, il faudra payer 10 $ pour la demi-journée
- Mais bien sur ! Et ta soeur ?!"
Je râle bien mais en essayant de me contrôler (après tout, je suis prêt a lui donner mon porte-feuille, ma carte de crédit et tout ce qu'il veut pour un lit, donc vaut mieux pas l'insulter) et il revient a la raison. Belle chambre, salle de bain, télévision, frigo, et un grand lit sur lequel je m'écroule et dors comme une souche.
Par Jullian
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Samedi 6 septembre 2008
Le lendemain avance au même rythme.


Même si en ligne de mire, il y a mon départ, prévu pour 16h (du coup, prévoyant, j'ai demand
é un taxi pour 15h, ce qui sera un bon calcul). Beaucoup d'écriture dans ma sublime chambre a l'ambiance tamisée et vue sur la palmeraie. Je lis Hafez toujours, qui, comme Omar Khayyam, n'a d'intérêt que pour l'Amour, l'Ivresse et les bons plaisirs. Philosophie a laquelle j'adhère complètement.
Grand évènement de la journée : j'ai fait rire Mazyar, en me moquant gentiment de sa femme. C'est la première fois que je le vois sourire, c'est pour dire. Après une séance de découpage de viande (de quoi nourrir un mois, je pense) en cuisine, mon taxi arrive, je fais mes adieux et pars pour Khur.


Le taxi me laisse en bord de route, au milieu de nulle-part mais près d'un arrêt de bus. Donc j'ai de l'ombre, et même de l'eau, grâce a un robinet a coté. De quoi patienter au frais, parce que ça tape dur. Y'a très peu de passage, et les quelques rares véhicules ne s'arrêtent pas. Au bout de 30 mn, un motard s'arrête, se demandant ce que je fous la. Je lui explique que je fais du stop pour Tabas (plus grande ville du coin, a 200 bornes de la, ou j'espère trouver un bus pour Mashhad). Juste a ce moment la, un vieux camion arrive. Il me demande si ça me va, un camion. Je lui dis que oui alors il gueule comme un putois après l'engin qui vient de nous passer, gesticulant furieusement (ah...c'est comme ça qu'on fait du stop ici...-parce que faut éviter le pouce, ça veut dire "je t'encule" - j'en ai insulté, des gens, avant de le savoir). 200 mètres plus loin, le camion s'arrête enfin, péniblement. Le motard m'y emmène, le chauffeur va bien sur Tabas alors je monte et m'installe confortablement.


Le camion est une vraie antiquité. Il doit bien avoir 30 ou plutôt 40 ans. Ça lui donne du charme, mais par contre il avance pas un cul. Le compteur arrive pas a dépasser les 60-70 km/h, un peu plus en descente, beaucoup moins dans les montées. J'ai bien fait de partir tôt.


Mais c'est parfait pour admirer le paysage, fantastique tout le long du trajet. Le routier parle pas anglais, je parle pas perse, donc on parle pas et on a l'air tous deux satisfaits comme ça.


On met trois heures a atteindre Tabas, déjà plong
ée dans la nuit. Des kilomètres avant d'y être on aperçoit déjà l'Imamzadeh Hossein Nebn Musa, un immense complexe religieux qu'on dirait flambant neuf, et qui brille de mille feux. Ça détonne dans ce paysage désertique. Le chauffeur me dépose la, non loin de la gare routière, et refuse d'entendre parler d'argent.

Me retrouvant la, devant cet immense bâtiment illumin
é qui crache des prières a pleins poumons, au milieu du désert, l'air sentant mille odeurs et la foule environnante bruissant de mille mots que je ne comprend pas, j'ai une ennivrante sensation de voyage, une sensation d'ailleurs que je n'avais curieusement pas ressenti jusqu'ici. Pas de cette manière en tous cas.

Je marche le coeur léger vers la gare routière. D'abord on me dit que c'est complet, qu'il n'y a plus la moindre place. Ça me désespère tout ça et j'insiste un peu. Alors on me propose une des places du pauvre, a l'arrière d'un vieux bus. En l'essayant, je comprend pourquoi c'est la place du pauvre : le siège est confortable bien qu'étroit, et surtout très peu profond, mais c'est le dossier le problème. Une sorte de planche de bois inclinée dans le sens contraire de celui qui voudrait s'allonger, inclinée vers l'avant quoi. C'est pas incroyablement confortable mais ça va le faire et ça coûte rien (Tabas - Mashhad = 521 km = 8h de trajet ~1,60 Euros). Donc j'aurai fait plus de 700 km aujourd'hui , et pour moins de 2 E. je me demande vraiment pourquoi j'ai pas fait plus de stop en Iran.


La nuit est un peu dure mais après quelques heures, je me retrouve seul sur la banquette arrière. Je peux m'allonger sur le cot
é (c'est pas assez large pour se mettre sur le dos) et somnoler confortablement tout en m'accrochant pour ne pas tomber. Un vrai p'tit koala.
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008

Les italiens ne sont rest
és qu'une nuit. A présent je suis le seul client et ça me va parfaitement.


Je me lève a 7h30 (motiv
é quand même, hein!), bien décidé a monter en haut de l'espèce de montagne a coté et de voir les environs. La lumière est superbe, mon appareil est tout heureux de ce qu'il a dans le viseur.


Je m'attaque gaiement a la pente raide de la colline. J'en crache mes poumons mais je suis récompensé par une vison de paradis. L'immensité. Une nature belle et sauvage, vierge de toute présence humaine, hormis moi, trônant au sommet comme un roi.



De l'autre coté du mont, je surplombe la minuscule Garmeh, perdue au milieu des palmeraies.


Le reste de ma journée se poursuit dans le bonheur : sieste, écriture, bouffe en famille, sieste, écriture, lecture des poésies d'Hafez, ballade.


J'ai pris quelques belles photos aujourd'hui, je me sens satisfait.


Les villageois me saluent plus facilement, viennent me parler. Ça fait maintenant 5 jours que je suis arriv
é alors ils deviennent curieux, en particulier les enfants.


Je passe aussi une bonne partie de mon "temps libre" avec Habib et surtout son fils Amar, avec qui je déconne, joue au foot dans le salon, et apprend pas mal de mots iraniens.


Je prends pas mal de photos d'eux et de la star de la maison, le petit Amyar, fils d'Ariane et Mazyar. Mais je n'ose toujours pas en prendre des parents. Pourquoi ? Mystère.


Le dîner et la soirée se passent en toute simplicité. J'ai même droit a une nouvelle question anodine et solennelle de la part de Mazyar. Oh la la ! Attention, ça devient trop amical, je sais pas si je suis prêt a tant d'intimité, si vite. Il va falloir se calmer...
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008
Bien sur, mon taxi est a la bourre. Mon bus est censé passer a 18h a Khur, on y arrive un quart d'heure plus tard. Mais il m'assure qu'il est pas encore passé, il sera la a 18h30. Hum. 18h45, un mec s'arrête et m'apprend que le bus est a 20h. Ah ça y est, ça commence !

Je suis pos
é en bord de route, un peu avant un rond-point, et j'ai rien a faire d'autre que d'attendre. De l'autre coté de la route se trouve quelques boui-bouis, mais rien de mon coté. Je suis seul et j'ai personne a qui parler. Je peux même pas bouquiner parce que je dois scruter l'arrivée du bus, d'un bus, n'importe quel bus, et le faire s'arrêter. Y'a rien de plus chiant que d'attendre comme ça, sans pouvoir s'occuper ni même laisser son esprit vagabonder.


J'arrête deux-trois bus mais ils vont pas sur Mashhad ou ils sont archi-complets. Mon incompétent de taxi me recroise une première fois un peu avant le coucher du soleil, vers 19h30. Il fait son étonné et dit qu'il va régler ça, Mouais, mouais, cause toujours. 20h30. J'en ai plein le cul. Les bus qui passent sont complets, ce qui est plutôt logique après tout. J'ai remis mes affaires sur le dos et ratisse large dans les environs pour trouver une solution, des infos, une place. Ça donne rien alors je me décide a retourner a Ateshooni, la pension de Garmeh. Je voulais partir ce soir pour une question de timing. Ça me permettait de voir Mashhad et retourner sur Teheran juste avant le week-end, pour prendre mon visa, et je pouvais prendre un vol pas cher pour Delhi dans la foulée. Maintenant que c'est mort, y'a plus rien qui presse et je suis content de retourner a Garmeh. J'avais comme un goût amer dans la bouche, un goût d'inachevé.

Je cherche un taxi quand mon mien me retombe une nouvelle fois dessus. Akhbar qu'il s'appelle. Décidément, les Akhbar que je rencontre ont tendance a être défaillants (et en plus, c'est des petits trapus qui contredisent leur nom - Akhbar = Grand). Il est tout excit
é et décidé a me trouver une place de bus lui-même. Je lui dis de laisser tomber, que j'ai déjà essayé, et que de toute façon je me suis mis en tête de revenir au bercail. Il écoute pas et me trimballe de bus en bus, qui s'arrêtent la pour faire une pause-dîner.

Il parvient tout de même a me trouver quelque chose. Je peux me foutre dans la soute d'un bus pourri, avec pour seul confort une couverture sous moi, pas de lumière, et un autre mec qui dormira a mes cot
és, a 10 cm de mon nez. Environ 9h de trajet comme ça. J'aime bien tenter de nouvelles expériences, mais je vois pas l'aspect positif de celle la. Et en plus, ces rigolos demandent a ce que je paie le même prix qu'une bonne place dans le bus. "Tu veux pas ? Non ? Mais pourquoi, c'est confortable, hein ?" Pffff. Rentre dans la voiture avant que je m'énerve et emmène moi a Garmeh.

Mais il veut pas s'avouer vaincu, il veut pas perdre la face, et je crois surtout qu'il appréhende la réaction de Mazyar s'il lui ramène un touriste qui était censé être parti depuis 3 heures. Alors on tourne en rond, encore et encore, il discute sans résultat, et moi, je lui gueule dessus pour me faire entendre, encore et encore.

Je suis oblig
é de montrer les crocs pour qu'il sorte de son obsession et fasse ce que je lui demande. Il s'y plie comme un enfant puni. Mais comme cet idiot n'est pas méchant et que je veux pas rouler avec sa tête d'enterrement a cote de moi, je lui demande de s'arrêter pour que j'achète des cigarettes (j'en ai bien besoin en ce moment, et les pétards fumés ces derniers jours m'ont redonné le goût de la clope), et lui en offre une, comme calumet de la paix. Ça suffit pour qu'il s'anime comme une fête foraine, rigolant comme un possédé, mettant de la musique dance a fond la caisse et dansant avec autant d'enthousiasme que de maladresse (il a bien 60-65 ans l'Akhbar). Le surlendemain, il passera chez Mazyar et me tombera dans les bras devant toute la famille (presque aussi estomaquée que moi, et éclatée de rire), m'embrassant même sur la bouche et me serrant très fort en rigolant. Définitivement dingue ce gars.
Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008
Yuan s'en va le matin, direction Isfahan. Mischa, l'allemand (j'ai enfin appris son nom), part également en fin de matinée, bien qu'il soit encore un peu malade. Le suisse étant parti la veille, on a pu parler un peu. Il est bien plus sympa et tranquille qu'a première vue. On s'était dit qu'on partirai ensemble pour Mashhad, mais finalement je préfère rester pour la journée et prendre un bus ce soir, histoire de profiter un peu plus de Garmeh, en solitaire cette fois.


Promenade et session d'écriture. Ma solitude est interrompue par l'arrivée de deux italiens et de leur guide indien. Ils ont une façon bizarre de voyager car tout leur voyage a été planifi
é avant qu'ils ne quittent l'Italie. Pendant deux semaines, ils se déplacent avec leur guide, sans avoir a se soucier de rien. Ils sont en pilote automatique et ça se sent. Ils sont comme absents, éteints. Le guide a l'air de s'ennuyer mortellement. Il se sent l'obligation d'être au maximum auprès d'eux, du coup ni l'un ni les autres ne sont vraiment tranquilles et seuls. Cette perpétuelle promiscuité doit être pesante. Ils n'ont plus rien a se dire a part  "Qu'est-ce qu'on fait ensuite ? C'est quoi les plans pour demain ?"...


Je fais pas trop attention a eux et vaque a mes occupations. En fin de journée, pendant ma promenade d'adieu a Garmeh, mon appareil (mon objectif pour être plus précis) se remet miraculeusement a fonctionner, après avoir chang
é quelques réglages. Le problème n'a pas disparu, mais j'ai trouvé comment l'éviter. Je dois prendre toutes mes photos avec l'ouverture maximum. Ça limite les possibilités mais c'est très jouable.


Du coup, je me rends un peu partout, essayant de prendre en photo toutes les images aperçues les derniers jours. Je suis euphorique. Mais je dois aller prendre mon bus. A ma grande tristesse, Garmeh c'est fini.


Par Jullian
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Vendredi 5 septembre 2008
En soirée, j'ai "droit" a quelques boeufs avec Davub et Monsieur Mazyar. Il a été peu présent notre hôte, passant pour les repas, restant un peu en soirée, mais avec la famille. Il me semblait de plus en plus inapprochable, et de plus en plus intimidant. Je me disais que j'aurai jamais la chance de jouer avec lui, ce qui me faisait bien chier parce que j'étais aussi venu pour ça, pour sa réputation d'excellent percussionniste. Enfin ça arrive, et je suis aux anges.

Les jours précédents, la musique était planante, lente. Davub et moi sommes plus excit
és, du coup la musique était plus rythmée ce soir-la, et j'ai pu voir le Mazyar montrer une partie de sa dextérité, assez impressionnante, même s'il en fait toujours plutôt moins que plus. Un morceau en particulier m'aura marqué. Un rythme de fou, un rythme de trans. Davub qui se déchaîne sur son tar, moi qui tricote des rythmes tordus sur ma percu, et Mazyar, au centre, assis en tailleur. Deux énormes vases en terre devant lui, un sous chaque main. Il fait une basse rapide en bouchant les goulots avec ses mains (donnant un peu un son de tabla grave, mais en plus percutant), et trouve le temps, entre le moment ou sa main se lève et celui ou elle retombe sur le goulot, de faire des petits rythmes aigus fabuleux en cognant ses ongles sur le bord du vase.C'est technique, dur a expliquer. Il fallait  voir et entendre ça ! C'était sensationnel. Un superbe moment de musique.

Une fois le morceau fini, parfait jusqu'au bout, le silence drape doucement les dernières notes qui volent encore dans l'air. Davub et moi sommes souriants, et un peu fatigu
és. Personne ne dit un mot. Mazyar se tourne lentement vers moi, me regarde et me demande de sa voix caverneuse :
"Tu viens d'où en France ?
- De Bretagne.
- Bretagne, Hum hum"

Il s'arrête et réfléchit la dessus. Pas un mot de plus. On aurait dit qu'il me posait une question importante. Je suis heureux, j'ai l'impression d'être intronis
é, accepté. Par le biais d'une question anodine.


C'est quand même dingue l'effet qu'il me fait ce type. Faudrait pas qu'il monte une secte, je tomberais dedans sans pouvoir résister. Et je serai probablement pas le seul. Dans le village, ils est extraordinairement respect
é. En quittant Teheran, ou il est né, et revenant vivre dans le village de ses parents et ancêtres (400 ans sur place), il a redonné vie a Garmeh, en réapprenant a tous (et en particulier aux jeunes) comment construire des maisons faites pour le désert, en amenant des touristes aussi, et développant des activités. A la base, c'est un artiste, sculpteur et musicien, mais ici il est comme le chef du village. Quelqu'un m'a dit qu'il avait passé 7 ans seul dans le désert. C'est peut-être une légende, mais j'aime bien l'idée et ça lui colle bien.
Par Jullian
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