Je retrouve Andrei dans le souq. C'est quelqu'un de très bavard, avec des avis tranchés sur tout. Et des avis pour le moins originaux
et polémiques, ce qui, a en croire son sourire en coin et ses yeux malicieux, l'amuse beaucoup. C'est un vrai fondu d'histoire et de politique, il sait beaucoup de choses, mais il met son savoir
au profit de théories fumeuses et révisionnistes. Ukrainien, il se sent russe. C'est un nostalgique de l'URSS, du communisme. Il regrette la Grande Russie dont il espère le retour. Il peut sans
ciller, et en toute connaissance, me dire que Staline est un héros qui sera réhabilité pour son oeuvre dans quelques années. Bien sur, il est responsable de millions de morts, mais en gros, on ne
fait pas d'omelette sans casser des oeufs. Et pour lui, Staline est avant tout l'homme qui, en si peu de temps, a réussi a faire rentrer une Russie arriérée et paysanne dans le monde moderne.
Tache colossale qu'il est parvenu a achever. Andrei hait Gorbatchev qui a, selon lui, ramené la Russie longtemps en arrière, et est responsable de l'effondrement de leur économie.
L'exécution des "terroristes", comme les tchetchenes et autres indépendantistes, des opposants qui empêchent le pays d'avancer, tous ces meurtres ne lui posent aucun problème. Il rigole de notre
barbare guillotine et de tout le cérémonial en vigueur au Etats-Unis pour l'exécution de la peine de mort. En Russie, c'est plus humain : a n'importe quel moment, sans prévenir, un militaire
rentre dans la cellule du condamné et lui fout une balle dans la tête. On laisse de coté tous les salamaleks, c'est simple, direct, sans chichis.
A Beyrouth, il s'était vanté auprès de Jamal de la sécurité en Russie, ou on peut se ballader sans soucis n'importe ou. "C'est pas du tout dangereux. Enfin, sauf pour les noirs, bien sur". Ce
"bien sur" avait fortement marqué Jamal. Même sur Hitler, il est ambigu. Il semble le désapprouver, mais comme si c'était un homme qui avait manqué de manières. Il semble déplorer son manque de
stratégie, son échec en fait, et passe sous silence tout ce qui fait de lui un monstre. Discuter avec Andrei, c'est comme passer de l'autre coté du miroir, ou les valeurs sont inversées.
Il est tellement obsessionnel avec ses visions politiques qu'il en devient risible. Le soir même, alors qu'on discute dans
la cour de l'hôtel, la pauvre coréenne a le malheur de passer par la. Quand il la voit, il a les yeux qui lui sortent de la tête. Il insiste fortement pour qu'elle se joigne a nous, ce qu'elle ne
fait pas de gaieté de coeur. Il est décidé a la séduire et prend pour cela un angle original, en étalant sa science (limitée) sur la Corée, et en particulier la Corée du Nord qui, comme chacun le
sait, est un sujet hautement aphrodisiaque.
Déjà, il commence par sortir des âneries énormes en se basant sur les 5 jours qu'il a passé en Corée du Nord et quelques infos datées. Du genre, en Corée, les femmes sont comme ça, les femmes
doivent faire ceci, en Corée on mange du chien régulièrement, mais pas les femmes...Horrifiée, la coréenne s'applique a rectifier ses conneries alors qu'il rougit et s'enfonce de plus belle. "Ah,
tu veux être programmeuse, c'est un métier dur pour une femme" Oh la la, Andrei! Une remarque machiste de plus qui passe pas, mais il enchaîne quand même avec les geishas qui sont offertes
aux clients lors de soirées arrosées dans les entreprises coréennes. Que les coréennes du Nord sont plus belles que celles du Sud (celle qui est avec nous, bien sur, est du Sud), mais que c'est
sans doute parce que les seules visibles pendant les tours sont méticuleusement choisies.
Andrei, champion international de la drague, je savoure. Il fait tout de même pitié par moments et je lui tends de nombreuses perches pour le sortir de sa logorrhée et changer de sujet, mais il
insiste le bougre, décidé a se noyer. Il nous refait le coup de la réhabilitation, avec Kim Il Sung et son fils Kim Jong Il, cette fois. Ces merveilleux cinglés, qui a servi sous
l'armée russe pour le premier, qui est né en Russie pour le second, seront reconnus pour leur actes héroïques, notamment ceux du père pendant je ne sais plus quelle guerre. Et puis le système
nord-coréen ne marche pas si mal. D'accord, ces dernières années, ça a tendance a devenir difficile, mais les gens la-bas sont heureux, ils crèvent pas de faim comme on veut nous le faire croire.
Je le sais parce que je l'ai vu...Et ainsi de suite.
La pauvre coréenne va se coucher, atterrée et encore loin d'être sous le charme. Je conseille a Andrei d'éviter la politique la prochaine fois qu'il essaie de la draguer. Un moment, il
ressemble a un petit garçon humilié. J'aurais presque, presque, pitié de lui. Je préfère au contraire me foutre de lui.













On choisit un hôtel charmant (qui se trouve être le moins cher aussi, forcement), dans une vieille maison avec une grande cour intérieure. Un endroit qui incite a traîner dans les
fauteuils, a fumer le narguilé ou boire un thé, avec le son de la fontaine en fond sonore et un toit de lierre qui protège du soleil et diffuse une lumière relaxante. Le staff est pas top
sympathique mais je passe l'éponge, vu le prix et le décor. On s'installe sur le toit, ou des matelas sont installes en rang d'oignons.









La couleur du ciel, les brumes de sable dramatisent le paysage, les
ruines n'en sont que plus belles. Aucun touriste n'est dans les parages. Tout ça combine me donne l'impression de déambuler au milieu du désert, dans une ancienne cite encore inconnue. On
revient chercher la princesse, qui sort doucement de sa sieste, et on se dirige vers la citadelle, perchée sur une colline a une extrémité du site. On se prend toujours du sable dans le visage mais
la promenade est très agréable. Je commence alors a prendre Hélène et Benoit en photo, a un rythme qui ne fera que s'accélérer les prochains jours. Cobayes volontaires, ils se prêtent au jeu
pendant que j'essaie de prendre LA photo, qui ne viendra pas.









En allant justement prendre un de ces falafels a 3 sous, un syrien tout droit
sorti d'Alice aux pays des merveilles me tombe dessus. Il me tourne autour en parlant (bien) anglais avec le débit d'une mitraillette, tout en souriant comme en plein délire. On dirait le chapelier
fou ou le lapin blanc, si vous arrivez a suivre mes références. Sans plus de présentation que ça, il se met a me raconter des blagues débiles a moitie drôles, complètement mort de rire. Avant de me
quitter, tout aussi brutalement qu'il m'est tombé dessus, car il est "en retard, en retard, je suis en retard" (j'invente même pas), il me donne l'adresse de sites (en plusieurs langues) ou l'on me
donnera toutes les bonnes raisons de me convertir a l'Islam, et son adresse, ou il attend avec impatience que je lui envoie des blagues...Et pshitt ! Il disparaît dans la foule.






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