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On arrive à Thanjavur en fin de journée. Premier hôtel : complet. On essaie le deuxième sur notre liste : complet. Merde alors. Apparemment, on est tombé dans un week-end-end de très bonne augure pour les mariages, alors toutes les chambres ont été réservées. On crapahute à travers toute la ville, harnachés comme des mulets, essayant tous les hôtels un à un, les plus pourris comme les palaces, mais c'est complet, complet, complet. Quelques kilomètres à tourner en rond plus tard, on ne sait plus quoi faire. Il doit être près de 23h. On a tout essayé. Je suis désespéré. Si je me laissais aller, je me mettrais à pleurer. Je regarde ma mère, fatiguée, avec sa valise à roulette, et ses deux sacs à dos, qui se tient à mes côtés, qui ne se plaint pas mais qui n'en peux plus, apparemment. Et je suis pas foutu de lui trouver un endroit où dormir, ça me rend dingue. C'est pas une vieille, loin de là, mais elle a passée la cinquantaine. Elle a passé l'âge de dormir à l'arrache dans une gare. Et pourtant, c'est la seule solution qui nous reste.
On se rend comme des âmes en peine à la gare de Thanjavur, dans le centre ville, et on commence à s'installer dans un coin du hall. On est une belle curiosité pour les quelques autres paumés qui traînent dans la gare. Un vieux gars à côté de ses pompes et puant l'alcool semble concerné par notre sort, et il nous traîne pas mal autour, nous parlant en Tamil, essayant apparemment de trouver une solution avec son esprit embrumé par l'alcool. Sympa, mais puant et d'aucune aide. Deux gendarmes lui demandent de nous laisser tranquille. Eux non plus ne savent pas trop quoi faire de nous. Ça doit pas être une situation courante. J'ai l'impression qu'on ne devrait pas être là, qu'ils devraient nous dire de foutre le camp, mais qu'ils n'en ont pas le cœur. Ils se parlent entre eux. Leur petit conciliabule débouche sur un conseil : acheter un serpentin anti-moustique. Ce que je fais aussitôt à la boutique à côté de la gare.

Ma mère s'installe dans un siège. Je lui file ma moustiquaire dans laquelle elle s'enveloppe. C'est une vision comique. On dirait une statue incongrue, recouverte de son voile. J'en prends des photos, pour les souvenirs et pour détendre l'atmosphère, genre on en rigolera plus tard. Mais j'ai pas vraiment le cœur à la rigolade. Le sentiment de fatalisme et d'apitoiement m'a passé, il faut que je fasse quelque chose. Je peux pas la faire dormir comme ça, dans une gare. Je pars au tchai-shop à la sortie de la gare, et sirote un thé pour m'aider à réfléchir aux possibilités. Je suis repéré par une bande de gars habillés en blanc qui traînent et discutent là. Pas des rickshaws, je sais pas exactement ce qu'ils foutent là. On discute, ils se renseignent et je leur explique mon cas. Ils compatissent et m'explique la situation. Apparemment, c'est Krishna qui s'est marié à ce moment là, alors forcément, les hindous, très religieux-superstitieux, s'y mettent tous en même temps. Ils me disent que demain, dimanche, ça devrait aller mieux et qu'on trouvera quelque chose. Ils sont sympas et chaleureux, et l'un d'entre eux parle très bien anglais. Mais ça ne suffit pas à me remonter le moral.
Je retourne à ma mère. Je lui propose de jouer à une espèce de jeu de cartes que j'avais fabriqué avec des bouts de papiers. Elle accepte gracieusement. Ça occupe. Mais mon esprit n'arrête pas de ruminer. Qu'est-ce que je fous là avec ma mère ? Je retourne au tchai-shop. Y'a une espèce de palace hors de prix à 10 km d'ici, je téléphone pour voir s'il leur reste quelque chose, sans trop d'espoir. Mais ça sonne dans le vide. Je demande alors aux hommes en blanc si c'est possible de prendre un taxi pour la ville la plus proche, et trouver un hôtel là-bas. Désolé, celui qui parle bien anglais m'explique que ce sera partout la même merde. Ce week-end-end des mariages, c'est partout dans le Tamil-Nadu, et les villes à côté seront tout aussi bookées. Bon, et est-ce que ce serait possible de louer un taxi pour la nuit pour y dormir, ce sera déjà un peu plus confortable et plus intime. Je peux pas laisser ma mère là-dedans, vous comprenez. Il me regarde intensément, réfléchissant, puis, prenant son portable, me dit : « Attends, je vais voir si je peux pas faire quelque chose. Je vais appeler un ami, il aura peut-être une solution, une chambre pour vous. Ce serait dans un hall de mariage, il y a je crois une chambre de libre, pas super, et c'est une chambre pour une personne mais...
- Ce serait super. Merci.
- Attends, c'est pas sûr, mais je vais appeler pour voir.
- Ouais ouais, bien sûr. Merci en tous cas. »
Lui et ses potes s'éloignent, il passe son coup de téléphone, discute avec les flics, et discute encore. Ils reviennent vers moi. Je prie intérieurement. Ils m'annoncent que c'est bon. A deux kilomètres de là, une chambre sommaire nous attend. Je les remercie trois mille fois et retourne à la gare.
Je reviens tout heureux à ma mère, statue de sel emmaillotée qui fait vraiment pitié dans ce décor, et lui dit qu'on a une chambre. On prend un rickshaw, suivi par une escorte à moto, à la tête desquels l'homme qui vient de nous sauver, l'homme au bonnet rouge. Sur place, on nous attend, portes ouvertes. Il est environ une heure et demi du matin. Le bonnet rouge nous dit de suivre le groom-gérant, et qu'on a rien à payer, on est ses invités. J'ai le cœur qui fond à ces mots, et le regarde avec des yeux d'amour, et un sourire large. La chambre est sommaire en effet, et une partie de la pièce est rempli de pots de peinture dont l'odeur est assez forte. Des couvertures ont déjà été installées par terre pour me servir de matelas. On a même une salle de bain. Ils nous donnent les clés, et nous laissent immédiatement tranquilles. On s'installe, pose la moustiquaire au-dessus du lit, ouvre les fenêtres pour aérer et supporter les odeurs chimiques de la peinture, et on tombe dans un sommeil profond.
Boom, boom, boom. Boom, boom, boom. On est réveillé. Je me lève et vais ouvrir à la porte, zombifié. A la porte, le gérant avec deux thés à la main, qui en me les donnant m'annonce poliment qu'il va falloir quitter la chambre. Il nous laisse. Le soleil se lève à peine. Il est 6h30. Quatre heures de sommeil derrière nous, on remballe. C'est mieux que rien et j'oublierai pas ces âmes charitables. On repart en ville, pour une nouvelle recherche. Pas moins compliquée.
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