Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 08:21

En fin de journée, on se pose en terrasse du restaurant le plus populaire du coin, tenu par Jean-Jacques, un français qui vit là depuis des lustres (~ 30 ans). C'est déjà bien plein, et un type me demande en anglais s'il peut se joindre à nous. Assez vite, on réalise qu'on est tous les deux français (nos accents anglais sont tellement parfaits ;-) qu'on l'a pas entendu de suite), et même tous les deux finistériens. Ma doué beniget ! On est bientôt rejoint par Joël, et c'est parti pour une longue et bonne soirée à discuter, avec de la bonne bouffe, et des bières bues « en cachette » comme on fait ici (c'est à dire avec la bouteille sous la table, et la bière parfois versée dans des verres opaques ou des tasses, mais généralement des verres, faut pas déconner).Francis alimente largement la conversation avec ses histoires incroyables, qu'il raconte calmement et avec un certain recul, mais avec un plaisir de conteur non dissimulé.


Quelques histoires de Francis, le Quimpérois :

1971. Junkie, et refusant de partir à l'armée, il décide de partir, à 18 ans, avec trois potes, en Inde. Ils partent a l'arrache, sans bagages, avec juste quelques dollars cachés dans le passeport, lui-même plié en deux dans la ceinture. Ils traversent Turquie, Iran, Afghanistan, Pakistan. Il adore l'Afghanistan, la mentalité de ses habitants, la qualité de ses drogues...Il dépasse franchement la durée du visa. Jusqu'à ce qu'il rencontre un type qui lui dit que si son but c'est d'aller en Inde, il ferait bien d'y aller tout de suite parce que la guerre est proche, et après, il n'y aura plus moyen de passer. Un petit bakchich a la frontière pour faire passer l'« overstay ». Il traverse le Pakistan, en pleine préparation guerrière. L'armée comme la population est prête a en découdre, l'ambiance est pesante. La guerre indo-pakistanaise de 1971 va mener notamment à la création du Bangladesh. « Pour moi, le Pakistan, ça a été une expérience horrible. Je veux plus y foutre les pieds. C'est vrai qu'y'a plein de voyageurs qui ont adoré le Pakistan, qui disent que les gens y sont merveilleux, etc...Ben moi pas. Je suis passé au mauvais moment aussi. Tu les voyais tous se ballader avec des flingues, l'armée partout, à cran, se rendant vers la frontière. »


Passée celle-ci, l'omniprésence belliqueuse de l'armée pakistanaise disparaît. En Inde, quelques jeeps se battent en duel, l'ambiance est plus tranquille. Peu de temps plus tard, la guerre éclate. Francis et ses potes se plaisent en Inde. Ils vont y rester en clandestin pendant des années. Francis y reste 11 ans. Un autre pendant 23 ans. Un des quatre est mort depuis, je sais pas comment. Un autre est en taule à Dehli pour possession de drogue. Il attend sa sentence depuis un an. Il s'est fait gaulé à l'aéroport avec 1,2 kg de shit de très bonne qualité. Les règles ont changé récemment en Inde concernant la possession, alors Francis ne sait pas trop à quelle sauce il va être mangé. En dessous d'un kilo, avant, et on s'en sortait sans problème. Maintenant, ils font aussi des analyses et la qualité du shit, son taux en THC, est pris en compte. 800 g de très bon shit peuvent équivaloir 1200 g, et donc te mener à 20 ans de prison. Francis espère que l'argent, les pots de vins, vont pouvoir régler tout ça. En Inde, comme ailleurs, la justice peut s'acheter.


Francis a été junkie et s'est enfilé des tas de trucs, de toutes les manières possibles et imaginables. Il s'est même fait un shoot de café une fois. Opium, coke, héroïne, opium, LSD, mezcal, morphine, peyotl, et j'en oublie...Il raconte comment il procédait pour extraire l'opium de suppositoires pour règles douloureuses, faisant en gros fondre le tout, et laissant refroidir la pâte obtenue dans l'eau, l'opium tombant alors au fond du récipient, qu'il récupérait alors sans soucis. Sa limite : il n'a jamais osé/voulu s'en mettre directement dans les yeux. Il explique le petit quotidien de l'opiomane. Sa méticulosité, sa propreté, son organisation obsessionnelle. Il parle des hommes en costard et attaché-case, qui se pointe à la fumerie, se change pour être plus à l'aise, s'installe confortablement et lit son journal avec un thé...Et enfin va se poser avec sa pipe d'opium, s'en fumer quelques-unes. Certains, ceux qui maitrisent vraiment, arrivent même à manger après. Car l'opium fait vomir. Y'a pas moyen d'avaler quoi que ce soit, ça ressort aussitôt. L'effet vomitif dépend aussi de la qualité de l'opium. L'opium laotien serait le plus supportable selon lui. Avec celui_là, il arrive à siffler une bière, tranquille. Lui-même est opiomane par intermittence. Il raconte par exemple ces passages à Vang Vieng, Laos, où il se pose une petite semaine, se fumant 15-20 pipes par jour, et puis s'arrête et se barre ailleurs, avant que l'opium, son addiction ne l'attrape pour de bon. Il lui faut bien quelques jours pour s'en remettre. Le sevrage est difficile, mais il contrôle et ne plonge pas dedans.


En France, il a tenu pendant longtemps un magasin « exotique » ou « oriental », comme on dit. Vendant les habituels produits indiens : fringues, artisanat, encens, instruments de musique... Maintenant, il a laissé l'affaire à sa fille et son beau-fils. De la même manière que les hindous font, d'après lui. Ils bossent, s'occupent des enfants...et quand ils se font vieux, que les enfants ont bien grandis, ils transmettent leur business aux enfants et partent en pèlerinage. De longs voyages à travers le continent indien, allant d'un lieu saint à un autre, retournant se poser pour une courte période chez leurs enfants, et repartant en vadrouille.


Francis aussi est un féru de pèlerinage. Il n'est pas hindou, ou religieux, mais adore faire des pèlerinages. Il en a déjà fait des tas en Inde, à Kanyakumari, Rameshwaran... Il a monté les 10 000 marches dans le Gujarat (?) - plusieurs fois d'affilé même, c'est un fêlé de marche. Il a fait le pèlerinage qui consiste à longer la mythique rivière Narmada, qui coupe presque en deux l'Inde d'est en ouest, et sépare de fait l'Inde aryenne (au nord), et l'Inde dravidienne (au sud). De telle ville (Indore, Omkareshwar ?) jusque l'estuaire dans la mer Arabique (?), puis remontée jusqu'à la source à l'est, et retour au point de départ (2500 km au moins ?). Il compte faire celui de Saint Jacques de Compostelle aussi. Il aime l'ambiance de ces pèlerinages, il aime les pèlerins, leur état d'esprit si particulier. Et il est fou de marche.


Et fou de graines aussi. Petite folie cocasse, pendant de longues années, il s'est amusé à collecter des graines de plantes, fleur...partout où il passait. Se rendant parfois à des endroits uniquement dans ce but, attiré par des jardins réputés. Et il passait alors des journées à ramasser des graines de toutes sortes, toutes tailles. Remplissant des sacs de dizaines de kilos qu'il envoyait en France. Même pas pour les planter, mais pour en faire des colliers. Les utilisant brutes ou en les décorant. Pas sûr que c'était une activité rentable plus qu'une lubie (qui se chargeait de faire des colliers avec des tonnes de graines ?).


Ça me fait penser à un mec de 60 balais peut-être, que j'ai rencontré à Madras, qui lui, pour se faire de l'argent en plus de son RMI, et pouvoir passer 4 mois par an au Tamil Nadu, se lançait dans des combines originales. Au moment ou je l'ai vu, il prospectait les usines des environs, s'apprêtant à commander 10 000 cintres qu'il allait revendre à je ne sais qui en France. Il avait aussi déjà commandé 100 000 sacs plastiques. De grosses quantités, sur des articles qui ne valent rien, mais c'est suffisamment efficace. Moins poétique que des graines ramassées aux quatre coins d'Inde sûrement, mais pourquoi pas.


Francis est une vraie encyclopédie ambulante sur l'Inde et l'hindouisme, bien qu'il ne le montre pas trop, mais faudrait pas venir le chercher sur ce terrain. Il a bossé avec un peu tout le monde en Inde, parle hindi couramment (« naturellement, dit-il, ça fait trente ans que je fais du business ici, c'est la moindre des choses »). Là, son plan, c'est d'aller visiter le Sri Lanka, où il n'est encore jamais allé. Il hésite encore parce qu'il a entendu des sales histoires de pédophilie sur le pays. Jean-Jacques confirme ses craintes. Il se rappelle de scènes hallucinantes de pédophilie affichée et assumée. Il se rappelle bien être entré une fois dans un bar rempli d'hommes âgés en compagnie de gamins. Des allemands, belges, hollandais (on se demande tous pourquoi ces trois pays, sans trouver de réponses), qui le voient rentrer et lui font tous un grand sourire, genre « Bienvenue au club ». Il en a la gerbe en y repensant.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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