Mardi 3 mars 2009 2 03 /03 /Mars /2009 07:38

Fin Février 2009. Chennai, alias Madras. Capitale du Tamil Nadu, et ville à peu près sans intérêt pour le touriste lambda. J'ai mis une quarantaine d'heure pour y arriver. Sac à dos chargé de 3 tonnes de bouquins que j'avais entassé à Varanasi, et dont j'arrive pas à me débarrasser (à échanger ou revendre quoi). Plus mon sac photo. Plus un autre sac plein à craquer de vêtements. Et enfin, fardeau des fardeaux, ma valise à roulettes spécial tablas. Ça faisait déjà des années qu'on se tournait autour avec les tablas (percus indiennes), on s'est trouvé à Varanasi, coup de foudre, amour passionnel, et tout le tintouin. Et maintenant, comme je veux pas m'en séparer et arrêter de pratiquer, j'ai eu la fine idée de m'acheter cette valise à roulette, pour voyager avec et trainer avec moi la bonne dizaine de kilos qui me donne du bonheur, et à présent également des litres de sueur, des maux de dos, et un tas d'autres tracas pratiques.



Je viens en éclaireur à Chennai, pour recevoir ma môman, qui vient voyager avec moi dans le sud pour trois semaines. Je me pose dans un hôtel de traveller, sort les tablas, pratique, tourne un peu en ville : rien d'intéressant, beaucoup de grands boulevards, de circulations, de bruits et de pollution. Je fais la tournée des hôtels pour trouver une chambre double sympa pour la première nuit de ma mère. Je goûte enfin à de la vraie cuisine du sud. Des bons masalas dosas (sorte de grande crêpes fourrées avec des patates, légumes, oignons et épices, à manger avec des sauces), ou des thalis (plat avec du riz, du dhal – sorte de soupe de lentilles-, des tas de sauces et de légumes, des chapatis...) servis sur des feuilles de bananiers et mangés à la main (droite, parce que la gauche c'est pour se torcher le cul), du bon café au lait (la boisson du sud alors qu'au nord c'est le tchai – thé au lait), et j'en passe.


Je fais bientôt la connaissance de Joël, au cybercafé. Il est à côté de moi, écrivant un article sur les attentats de Bombay. Il est journaliste à Sud-Ouest, en vacances en Inde, mais il en profite pour se fendre d'un article sur la situation après les attentats. On sympathise rapidement, et allons manger ensemble. On dégote un petit boui-boui où ils servent du bœuf émincé, et cuit dans de la sauce. Ça fait des mois que je rêve de bœuf alors on se fait pas prier, et c'est délicieux. On se lance très vite dans de grandes discussions sur l'Inde, sur la politique, les arts, et sur nos petites vies. Il est journaliste pour la section culture du journal, et s'occupe du cinéma et du théâtre en particulier. On se trouve forcément des atomes crochus donc, surtout que c'est un autodidacte qui n'est pas sorti de la bourgeoisie avec des discours prédigérés. On voit un peu les choses et le milieu artistique de la même manière, et avec distance, et c'est drôlement agréable d'avoir une conversation sur ses thèmes, sans avoir à peser ses mots et défendre à bâtons rompus ses opinions.


Il me raconte ses années de galères et de petits boulots, de serveur dans des restaurants en Espagne ou en Irlande, les vendanges en Suisse...avec toujours en tête cette envie d'écrire. Sa faim de livre et d'écriture qu'il entretient en parallèle, pendant dix ans. Et puis un jour, à Londres, il voit une annonce pour un journal d'expatriés français, qui cherche un journaliste. Il voit ça comme une chance à saisir. Et au culot, il va dégotter un petit scoop. Il téléphone aux studios d'Abbey Road, se faisant passer pour un journaliste de Libération, qui veut faire un article sur les légendaires studios des Beatles. Abbey Road est un lieu sacré, et fermé aux étrangers. On n'y rentre pas, même en étant journaliste. Il baratine le gars comme quoi il est venu de France uniquement pour ça, etc... Ça marche, et il fait son entrée dans le journalisme.


Il me raconte son boulot au journal, dans le milieu culturel bordelais, ses critiques cinéma et théâtre, et les problèmes qui en découlent, ses interviews d'artistes... Brigitte Fontaine au téléphone : « Ah ben, justement, je viens de finir un ping-pong avec Georges Moustaki... ». Ses histoires dans le milieu théâtreux bordelais me rappelle celui de Rennes, avec ses wannabe artistes, ses prétentieux, ses ambitieux, ses jeunes metteurs en scène grandiloquents et ridicules...


On se voit plusieurs fois encore avant que ma mère n'arrive, discutant facilement et pendant des heures. Lui aussi attends quelqu'un, sa copine. Il finit son article sur les attentats. Et ma mère arrive enfin.


Je vais la chercher au milieu de la nuit à l'aéroport de Madras. Je poireaute un bon moment au milieu des famille indiennes, à la sortie de l'aéroport (plus moyen d'y rentrer sans ticket depuis les attentats). Ma mère montre enfin sa tête. Petit sac à roulette, et habillée comme si elle venait tout droit du cercle polaire, elle est pas déçue d'être enfin arrivée. Premières nécessités : enlever quelques couches de vêtements pour supporter la chaleur locale, et fumer une clope longtemps attendue. Le chauffeur pionce à l'arrière du taxi. Il est défoncé au « paan » ou à l'alcool je sais pas, mais il nous ramène vivant à l'hôtel, même si, comme je m'y attendais, ma mère est pas fan de la conduite à l'indienne...


Je la guide à notre chambre, qui ressemble à s'y méprendre à celle d'un hôtel Formule 1, autant dire que c'est le grand luxe ici. Pour le charme, on repassera, mais on peut pas tout avoir. Elle me raconte ses péripéties de voyage. Bécassine perdue dans Paris, Bécassine dans l'avion...Elle me déballe aussi la montagne de victuailles ramenée de Bretagne devant mes yeux éblouis et ma bouche pleine de salive. Toute la famille y a mis sa petite touche : crêpes, miel, biscuits au beurre, chocolat super extra noir, du fromage, du saucisson, de la confiture à damner, la bouteille de Gaillac que j'avais expressément demandé, et j'en oublie sans doute, et bien sûr un tupper-ware rempli du fameux Kig-a-farz de ma mamie adorée. C'est la fête et je peux pas m'empêcher de commencer à bouffer, même au beau milieu de la nuit, en poussant des râles de plaisir obscènes. Noël continue avec la découverte de mon petit bébé, le laptop tant attendu acheté pour moi en France (c'est plus cher en Inde, mazette !). Mon oncle l'a gavé de films (près de 200 gigas à mater – et une larmichette de bonheur au coin de l'œil, une !), et préparé comme il faut. Prêt à l'emploi. Plus d'excuse pour le retard du blog, et je peux bosser mes photos comme un pro du dimanche.



Avec tout ça, on se couche un peu tard, et se lève un peu tard. On veut faire ça tranquille pour une première journée. De toute façon, y'a pas grand chose à voir ici. Résultat des courses, on se retrouve à faire des bornes et des bornes, en ville, et le long de la côte. On va faire trempette dans l'eau chaude de la Baie de Bengale. La plage est plutôt moche, mais très animée. Les familles sont de sortie pour ce week-end prolongé (célébration de l'indépendance ou un truc du genre). Des tas de stands en tous genres sont dispersés sur la plage, vendant des snacks, des ballons et autres jeux, des cerfs volants, grillant des poissons ou servant des glaces...Peu de monde se frotte aux rouleaux du bord de mer, si ce n'est quelques pêcheurs, qui se battent avec les vagues sur leur frêle esquif, chahutés le temps de s'éloigner du bord. Leurs barques sont si fines et plates qu'avec la houle, on a l'impression visuelle qu'ils se tiennent debout sur l'eau. Les pieds en équilibre sur chaque bord du bateau, cette tribu de Jésus remonte ses filets en dansant avec la houle, et avance en prenant appui sur le fond avec de grands bâtons.

Par Jullian - Publié dans : INDE
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