Le fakir

Publié le par Jullian

J'arrive a me réveiller tôt, 11h30 ! Quelques heures d'internet. Il est temps d'aller voir ou en sont mes guignolos de réparateurs. je me fraie un passage dans Paharganj quand je me fais interpeller par un sikh enturbanné de 50-60 ans. Je continue de marcher tout en me retournant pour lui dire non, merci. Attends. Attends une seconde, please, dit-il d'un air genre c'est important et je vais pas te faire chier. Aaaargh....Je m'arrête. "Oui ?..." dis-je l'air emmerdé.

Il me prend la main, et me regarde dans les yeux, et commence a me sortir des trucs sur mon état d'esprit du moment, les choses qui me trottent dans la tete. Il vise juste et précis, ca me fait sourire. Il écrit quelque chose sur un petit bout de papier, le roule en boule et me le met dans la main. Il me demande de tendre le pouce. Il le prend et le met contre le sien tout en me matant le front. Tu as une ligne la, dit-il en dessinant des vagues au-dessus de mes yeux, qui est brouillée. Tu es en pleine confusion, tu penses trop. Je vois que tu es honnête, sincère. L'argent n'a pas de valeur pour toi, tout ce que tu veux c'est une belle vie. Tu as un grand besoin de liberté. Tu as un esprit saint (holy spirit), tu es un homme saint, mais tu es encore confus. Tu ne vois pas encore ce monde de fou (crazyworld). Il faut que tu arrêtes de penser. Tu penses trop. En ce moment, tu souffres d'insomnies, hein ? Quelle est ta couleur préférée ? - Mauve (purple) - Regarde le papier - "purple". Ça me troue le cul. La il me lâche un truc plus personnel. Ça finit de me convaincre : ou ce mec est très fort ou il voit des trucs.

Il me prend par la main et me traîne dans un bar-resto a coté. On s'installe a une table dans un coin, commande deux cocas. Il me dit de l'appeler Baba, un nom-titre-surnom commun en Inde pour les vieux et les saints hommes. Il a une barbe grise, un visage rond, des yeux tout aussi ronds et malicieux, un sourire joyeux et intelligent. Il sort des papiers de son sac, et une photo noir et blanc vieille et usée. Elle représente un groupe de sadhus ou sikh émaciés. Une bonne partie du coin gauche de la photo est effacée, comme surexposé. Il me tend la photo et me demande de choisir un des bonshommes. Alors il me sort des tas de trucs a la manière d'un voyant ou d'un astrologue. Rien de surnaturel, mais il lit drôlement bien les caracteres. Il me conseille de faire Vipassana, pour m'aider a arrêter de penser. Ce qui était déjà prévu au programme. Il dit voir mon aura.

"Tu veux savoir de quelle couleur est ton aura ?
- Sur, pourquoi pas.
- Elle est rose.
- Ah.
- Tu as plein de couleurs a l'intérieur mais pas de lumière alors on les voit pas.
- (re) Ah. Et ça veut dire quoi, une aura rose, alors ?"

Il évite la question et me relance sur mon esprit confus, mon énergie gaspillée qui part dans tous les sens et mon manque de courage. Il me dit qu'il a les réponses, les solutions, les chemins a suivre pour résoudre tout ça, maîtriser mon énergie...

"Maintenant, mets du papier dans mon livre.
- Du papier ?"

Je comprends enfin qu'il parle de billets, d'argent. Je m'y attendais mais je fais le déçu, le surpris.
"Pourquoi tu accordes de l'importance a l'argent ?  Why do you care about money ?"
Je souris devant son show et glisse 100 Roupies dans son livre.
"Donnes m'en plus ! Plus !
- J'ai pas plus...Regarde ! (je lui montre mon porte-monnaie vide)
- Tu as un autre porte-monnaie !"

Je souris toujours et lui dit qu'il est bien gourmand pour quelqu'un qui dit que l'argent n'a pas d'importance. Il me lance un regard qui veut dire " Allez fais pas ton radin et sors la monnaie, ce que j'te raconte, ça vaut bien un p'tit billet". Pffff. Ok...tiens.
"Refiles moi mon billet de 100.
- Pourquoi ?
- Donnes, je te met celui-la a la place (500 Rp, ça commence a faire beaucoup, c'est mon budget quotidien).
- Why do you care about money ?"

Je fais le remplacement, il grimace un peu, puis enchaîne sur le même ton et rythme de possédé. Il me balance des tas d'infos a une vitesse folle. Et avec son accent indien, c'est pas toujours simple a suivre et a imprimer. Il me reprends le pouce, me lit les lignes de la main (tout ce que je me rappelle de cette interprétation, c'est que je vais vivre jusqu'à 87-88 ans. Ça me parait drôlement long, on verra ça ; s'il s'est gouré, j'irai me plaindre au syndicat).
Je marche a l'instinct et je manque de concentration "PAS ASSEZ DE CONCENTRATION !". Ça va, j'ai compris, et suis un peu au courant. Je dois trouver ma raison de vivre, mon but dans la vie. Il y a quatre chemins que je dois suivre et appliquer :

1- Peu d'amis, c'est bon pour moi. Arrêter de se faire des amis partout. En garder que quelques-uns, c'est tout. [j'ai l'impression que c'est déjà fait]
2- Arrêter de confier mes secrets d'amour. "Ah bon, pourquoi ça ? - Parce que sinon les gens en profitent et ils te baisent (they fuck you) - Ah... [ça c'est fait. On peut pas dire que je m'étale dans les journaux]
3- Écouter et respecter tout le monde, même les vies les plus minuscules [ça c'est pas parfait , mais je me débrouille, la preuve je suis la. Mais je suis pas une vache sacrée non plus, y'a des limites]
4- Arrêter la clope. [Ben tiens, ça vaut le coup d'aller chez le fakir du quartier pour s'entendre dire ça. C'est fait, défait, et bientôt refait. Je fais de mon mieux, promis]

Mes buts sont vérité et amour. Mais je manque de courage. Et ainsi de suite...

"Donnes moi plus d'argent !
- Non.
- Why do you care about money ? Donnes m'en plus ! Je peux te dire plus. Tu as des euros ?
- Non.
- Si, tu en as.
- J'ai 5 euros, c'est tout.
- T'as pas 20 euros ?
- Non.
- T'es sur ? dit-il en essayant de me sonder.
- Je suis sur. Lis mon esprit, tu verras.
- Je peux te dire plus. Pose moi une question. Qu'est-ce que tu veux savoir?"

Oh la, l'offre impossible. Le génie qui t'offre un voeu. Ça me laisse tout con. Y'a rien qui me vient. Tout se bouscule, se presse, du coup rien ne sort. Dans l'os.

"Je sais pas, j'ai pas de questions.
- Why do you care about money ? me dit-il comme s'il parlait a une brebis égarée. Je peux te dire plus, te donner des réponses.
- Non, merci. je crois que vais devoir y répondre par moi-même.
- J'ai une grande famille dont il faut que je m'occupe.
- Peut-être, mais je te donnerai rien de plus. Tu peux dire ce que tu veux, c'est fini. Merci beaucoup."

Ça dure encore un p'tit moment avant qu'il lâche l'affaire. Je sors de la un peu dans les vapes, un peu sonné par cette avalanche de mots. Plus tard, et seulement plus tard, en y repensant, je réalise qu'il ne m'a rien appris mais m'a assené des choses que je savais déjà, dont j'étais bien conscient. Mise a part l'âge de ma mort, mais c'est invérifiable. Ce doit être un extraordinaire psychologue, qui lit les gens et leurs ames avec dexterité. Ou alors c'est un pouvoir surnaturel mais ça ne change rien au problème. Je reste sur ma faim.

Je retombe sur lui le lendemain, comme annoncé.
"Tu as de nouvelles questions. Je peux te donner les réponses.
- Desole, mais je te donnerai pas d'argent."

Ça s'arrête donc la, après quelques nouveaux "Why do you care about money ?".

Publié dans INDE

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