Dans la gueule du monstre

Publié le par Jullian

Je rentre sur Paharganj et commence a me plonger sérieusement dans l'écriture et la mise a jour du blog. Pendant deux semaines, je suis un peu dans un état second. Ma vie se résume a dormir, manger, écrire, blogger. C'est tout. Mon espace se réduit a l'hôtel, les 2-3 restaurants des environs que je fréquente, mon cybercafé de l'après-midi, mon cybercafé du soir et voila. Deux semaines cloîtré dans un espace ridiculement petit, les 500 mètres de la rue du "Main Bazaar". Et quelle rue !

Une antichambre des enfers ou je suis entraîné dans un tourbillon, un maelström de sensations fragmentées. On suit cette rue comme emport
é par le courant. Pas moyen de flâner, la rue est étroite et le flux continu et intense. Marcher et observer en même temps est pratiquement impossible. Au moment ou on met le pied dans cette rue, on doit faire attention a ne pas se faire rouler dessus, marcher dessus, se faire bousculer ou rentrer dans quelqu'un, quelque chose, marcher dans une flaque ou dans une merde, un tas de détritus ou un mendiant sur roulette. On doit refuser les avances, ignorer les questions ou y répondre sans s'arrêter, lancer des sourires désolés, hypocrites, moqueurs ou ironiques.


Ma tête est lourde. Mon cerveau est assailli d'informations que mes nerfs ne peuvent me transmettre qu'en partie, débordés eux aussi. "Taxi ? Rickshaw ? Cigarettes ? Chicha ? Charah ? Hashish ? ". Les klaxons stridents. Les "Hello" qui t'invitent dans les magasins - a ignorer. Les "Hello" des rickshaws qui t'incitent a te pousser du chemin - mieux vaut être a l'écoute. Les odeurs de bouffe, d'huile, de brûlé, de pourri, celle des épices et de la merde. La toux, partout, ces hommes qui toussent, qui crachent leurs poumons. Les engueulades, les accrochages permanents, les klaxons rageurs, impatients. Motos, scooters, vélos, rickshaws, taxis et autres voitures qui se fraient un chemin dans la foule. Les saris color
és des femmes indiennes. Les tenues indiennes des femmes touristes. Les touristes "cools". Les touristes "pas cools". Les babas, les rastas. Les groupes qui ont l'air d'être arrivé a Disneyland. Les solitaires qui s'avancent en connaisseurs, comme des poissons dans l'eau. Et ceux qui sont perdus, paumés, hagards, nerveux ou dépités, trempés de sueur, la peau rougie, les cheveux en bataille ou collés au crane. "Depuis combien de temps vous êtes en Inde ? Pour combien de temps ? C'est la première fois ? Ou tu vas après ? Tu viens d'où ? Quel pays ? D'où es tu ? D'où es tu ? D'où es tu ? Je viens du Kashmir, tu veux venir voir ma boutique ? C'est pas cher...Bonne qualité...".


J'ai mal au crane. Avec tout ce qu'elle a de fascinant, d'attirant, elle n'en reste pas moins ereintante, cette rue, une vraie pompe a énergie. Aussi solide que je me sente au réveil, je suis très vite mis K.O. debout. La chaleur, l'humidité, la pollution, le bruit, et toutes ses impressions qui m'entourent, me donnent littéralement le vertige. Comment être relâch
é, relaxé ? Je suis tendu et mon estomac en a des crampes, lui qui ne peut jamais digérer tranquillement.


Un homme se ballade a cloche-pied, la chair d'un de ses pieds a vif, rouge brillant. Il doit l'entretenir pour que sa chair reste si parfaitement a vif. Comment peut-on supporter une douleur pareille ? Comment peut-on l'entretenir ? Quel degré de désespoir, de folie faut-il atteindre ? Je suis assailli par des visions de moignons et autres atrocités. Certains ont les pieds a l'envers, une jambe, deux jambes en moins. Ils se faufilent entre les jambes des passants, glissant sur leur planche a roulettes, affichant un sourire tordu par le désespoir. D'autres ont les mains en moins, les bras finissant en fuseaux, comme une pâte qui, a force de tirer dessus, aurait c
édé et se serait figé dans cette forme étirée. Il y en a un, pas au complet lui non plus, qui s'assied au milieu du passage et geint a plein poumon, toujours le même air reconnaissable. Il atteint la même hauteur dans les aigus avec son pleur, rajoute les trémolos, les respirations saccadées, et repart pour un tour, encore, et encore...


On croise des enfants en haillons et d'autres en tenue d'écoliers, des touristes anorexiques aux mouvements ralentis et de pauvres indiens avec la peau sur les os, implorant pour que tu leur achètes un truc a 2 sous pour se caler l'estomac. Des chiens errants gisent a tous les coins de rues, inoffensifs mais perturb
és, aboyant a la lune pour des raisons insondables. Une dizaine de vaches, reines de la rue, devant qui tout le monde s'écarte, qui chient n'importe où et bouffent n'importe quoi, fouillant les poubelles et les tas d'ordures. Le soir venu, et même parfois en journée, on remarque ceux qui dorment dans les rues, sur les trottoirs ou les bas-cotés, dans les coins sombres et près des pissotières aux odeurs virulentes.

Tous les jours le même cirque, et je m'écroule le soir sur mon lit, incapable de trouver le sommeil. Je me lève plus fatigu
é que je me suis couché, en début d'après-midi, et me lance la tête dans le cul pour une nouvelle journée de folies et d'écriture. Un cirque dont le Monsieur Loyal aurait été dévoré par les lions, un cirque ou tous les numéros sont lancés en même temps, abandonnés a l'anarchie, le grand n'importe quoi. L'irrésistible attirance du trou noir, l'irrésistible ambition de trouver l'ordre caché au sein du chaos. Un trou noir qui se nourrit de ton énergie vitale et te laisse exsangue, chaque jour, chaque soir. Te donne quelques heures de répit et te saigne de nouveau, te laissant juste de quoi survivre, de quoi te traîner jusqu'au lendemain. Chaque jour, tu t'enfonces un peu plus. Chaque jour, le départ semble un peu plus hors de portée. Chaque jour, tu remets a demain les projets de la veille.


Tu te débats sans conviction et tu fais bientôt toi-même parti du cirque. Tu es ce drôle de français qui parle tous les jours de son prochain départ pour le Nord, Shimla, Leh...Qui tous les midis a son réveil annonce qu'il va rester un jour de plus, finalement. Un drôle de bonhomme qui ne parle presque pas, qui ne fait jamais que passer, qui ne s'arrête jamais vraiment pour discuter, continuant d'avancer, pour aller on ne sait ou. Ce drôle de type qui vient au restaurant tous les jours, pendant plus de deux semaines, et commande les mêmes choses ou preque au petit-dejeuner, seul a table, ne parlant a personne, dans sa bulle. Toujours poli, toujours courtois, souriant, mais furieusement avare de mots et mettant clairement une distance entre lui et les autres. "Je te vois, je te salue, je te souris, je reconnais ton existence et je te respecte, mais passe ton chemin, amigo, je ne te ferais pas la conversation. Je ne cherche pas la compagnie des hommes en ce moment." Il reste des heures sur internet, il reste des heures dans sa chambre, il reste des heures sur le toit a écrire on ne sait quoi sur un cahier. Semble parti pour rester celui-la. Il trouvera jamais la porte de sortie.

Publié dans INDE

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